RB 71 L'obéissance mutuelle La grâce d'être disciple

RB 71 L’obéissance mutuelle


Ma dernière conférence avait trait au ch.66 et aux portes du monastère, aux effets de seuil, à la clôture et aux limites…
Or au ch.71 se trouve une véritable porte, qui fait passer d’un monde limité à l’illimité, et c’est l’obéissance mutuelle, le seul lieu où il est bon de « présumer » (cf la seule « volonté propre » bonne, au ch. 49), de prendre l’initiative à tous les degrés. Lieu d’un franchissement décisif…
Pourquoi l’obéissance plutôt que l’humilité ?
Les deux sont la même chose, mais l’obéissance inscrit dans les actes ce que l’humilité fait dans le cœur : elle est sa pierre de touche : « le premier degré d’humilité est l’obéissance sans délai. »
L’obéissance horizontale, mutuelle, entre les frères, est une invention de saint Benoît par rapport à ses devanciers ; c’est un point fondamental : il lui consacre non seulement le chapitre 71 mais en répète le principe au beau milieu du chapitre suivant. Là où nous sommes tentés de seulement subir, et de subir le moins possible, c’est précisément là que la RB nous demande d’agir, de prendre l’initiative, d’innover, d’inventer, d’aller au-devant de nos frères.
On retrouve ici le grand dynamisme du Prologue.
En disant « ils iront à Dieu par cette voie de l’obéissance », Benoît fait une inclusion forte avec le v.2 du Prologue « ainsi tu reviendras par le travail de l’obéissance à celui dont t’a éloigné la lâcheté de la désobéissance. »
Le Prologue s’était ensuite adressé à chacun de nous en disant « toi qui prends les armes très puissantes et très glorieuses de l’obéissance ». Ce caractère glorieux était bien surprenant…
A la fin de la RB, la révélation est faite : c’est celle qu’opère le Christ dans l’Evangile.
L’obéissance dont nous prenons les armes pour servir le vrai Roi, le Christ, cette obéissance était déjà l’arme du Christ au sens le plus large, ses armes au sens primitif (cf. armoire), son équipement, son paquetage, sa ration de survie : « j’ai une nourriture que vous ne connaissez pas, qui est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé ». C’est bien l’objet de la révélation évangélique, car l’obéissance est vraiment une nourriture que nous ne connaissons pas, dont nous ne connaissons rien…
Nous la connaissons d’autant moins que nous ne voulons absolument pas la connaître, nous n’en avons pas faim, nous n’en avons pas besoin, nous n’en avons aucun désir.

La condition d’esclave


L’obéissance souffre à nos yeux trop humains d’une tare rédhibitoire : c’est la condition de l’inférieur, soit l’enfant, soit l’esclave.
L’obéissance est suspectée d’être un comportement immature et irresponsable.
Parce que l’on ne peut imaginer que l’obéissance soit choisie, librement désirée, ce qui renverse complètement la perspective.
Ce libre choix s’exprime par un vœu ; nous en prenons le chemin en devenant moines. Parce qu’elle est libre, choisie, objet d’un vœu, il n’est plus question de la subir, mais de la rechercher, de la désirer : quant on fait un vœu, ce n’est pas à la mort qu’on se voue, en tendant le cou sous la lame, mais à la vie, reconnue comme vraie vie, vie véritable, en sachant qu’elle est un chemin et qu’on y progresse sans pouvoir jamais s’y arrêter.
Cette obéissance ne peut être choisie que par amour du Christ, elle ne devient puissante et glorieuse que par lui et en lui. Parce que Jésus n’est ni immature, ni irresponsable, ni infantile, ni servile… et que Jésus s’est fait devant nous petit enfant, devant nous serviteur, prenant la condition d’esclave.
Jésus a pratiqué devant nous d’abord l’obéissance verticale à son Père, et il en a surtout révélé la gloire : une confiance qui fait de lui l’égal du Père, le bien-aimé du Père, et c’est pourquoi il peut faire de l’obéissance très puissante et très glorieuse un commandement de vie pour ses disciples.
L’obéissance est la perfection de l’écoute, l’écoute d’une parole aimée portée à son accomplissement : « ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître. Je vous appelle mes amis ». Confiance/confidence… Le serviteur est devenu un ami, un égal.
L’obéissance horizontale de Jésus s’exprime au plus haut point dans le lavement des pieds. « vous m’appelez Maître et Seigneur et vous dites bien, car je le suis ; si donc moi, le Maître et Seigneur, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns les autres. »
Il n’a pas dit : « soyez gentils, faites-vous des cadeaux », il dit : « lavez-vous les pieds », soyez serviteurs, au service les uns des autres.
L’amour mutuel comme commandement est un horizon exigeant, mais on l’agrée assez volontiers ; en revanche, l’obéissance mutuelle qui en est le chemin et le moteur, nous aimons beaucoup moins.
La vie monastique est précisément le mandatum en actes.

Vérification de l’amour


L’obéissance mutuelle est à l’obéissance hiérarchique ce que l’amour du prochain est à l’amour de Dieu.
Elle est sa vérification expérimentale.
Nous le savons intuitivement, dans nos relations fraternelles.
On peut toujours se protéger en se réfugiant derrière une obéissance plus haute, visiblement ou intérieurement, puisque, le plus souvent, l’autorité derrière laquelle on se réfugie est absente au moment où surgit le conflit. De même que Dieu est absent, qui nous permet toujours, intérieurement, d’échapper au jugement des hommes…
Les vv. 6-8 qui décrivent un « scrupule » d’obéissance font penser à la scène évangélique de l’offrande apportée à l’autel, « si, là , tu te souviens que ton frère… ».
Le scrupule n’a pas d’intérêt pour lui-même ; ce qui est en jeu dans cette description est le caractère infini de l’obéissance comme écoute fraternelle. Nos oreilles sont faites pour s’affiner ; il n’y a d’ailleurs que deux possibilités : soit on affine ses oreilles, on devient délicat, prévenant, de plus en plus attentif aux autres, soit on s’endurcit, on ferme ses oreilles, on s’isole en n’écoutant plus personne, et même l’abbé de moins en moins.
Il s’agit d’un continuum et d’une dynamique toujours à reprendre. Mais encore faut-il être conscient que cette écoute est faite pour s’élargir, pour s’affiner. Je crois que l’écoute de la Parole de Dieu, par la liturgie et la lectio, ne cesse de nous le rappeler.
Une fois de plus, il est bon de repérer les deux axes possibles de l’obéissance : écoute et soumission. Ce chapitre nous invite à ne pas dissocier l’une de l’autre. Avec la soumission, on peut trop facilement se croire en règle, avec l’écoute, jamais. Avec la soumission, on peut dévier gravement, comme le montrent les totalitarismes et les tyrannies ; avec l’écoute, on n’est jamais dispensé de réfléchir, de parler, de répondre, c’est-à-dire de se montrer responsable.

Le disciple est le vrai maître


Les deux petits chapitres précédents ont dit fermement que la discipline pour les autres n’avait pas sa place au monastère, tout simplement parce qu’elle n’avait pas d’efficacité spirituelle ; on ne grandit spirituellement que par un désir personnel de discipline pour soi.
Ce chapitre de l’obéissance mutuelle, propre à Benoît, prolonge génialement cette intuition.
Puisque le moteur de la croissance spirituelle (qui est le désir de devenir disciple) est en moi, en moi et non pas dans l’autre (dans le maître que l’enfant croit tout-puissant), il me revient à moi de mettre en œuvre cette discipline, cette machine à grandir spirituellement, en constituant les autres comme maîtres, en obéissant de mon plein gré à mes frères.
Et dans la logique même de ce déplacement révolutionnaire, qui constitue le disciple vrai maître de sa discipline, c’est en de toutes petites choses que je vais pouvoir mettre en œuvre cela, sans grande évidence de justice ou de justesse, d’intelligence ou de lucidité : « le plus léger sentiment » que l’autre est contrarié !
La réaction spontanée aux contrariétés des autres est de penser : « ah là là ! quel râleur ! eh ben c’est son affaire ! ça lui passera avant que ça me reprenne ».
La demande de pardon adressée à celui qui m’en veut pour ce que je considère comme une broutille (et en plus une broutille dans laquelle j’ai raison et il a tort !) a le pouvoir de me faire grandir. Enzo Bianchi disait : « Le supérieur n’est jamais qu’une OCCASION d’obéissance… l’obéissance est toujours à Dieu. […] Les grands maîtres spirituels, ce sont avant tout les malades… ceux qui sont antipathiques… les vieux ; et puis, aider ceux qui sont désobéissants… les aimer… leur faire faire des expériences passives d’amour… leur donner de la liberté. » (retraite à En Calcat)
Ces expériences passives d’amour, c’est ce que propose la RB. Notons toutefois l’insistance du geste : « il restera prosterné à terre jusqu’à ce que l’animosité s’apaise par un mot de bénédiction ».
Il nous faut donc aller jusqu’à une réconciliation. Il est clair qu’on a dépassé le motif, la chose, le tort ou la raison, ce qui est en jeu, c’est la relation entre frères. Je grandis spirituellement quand cette relation elle aussi grandit.

Dilater l’obéissance


Un proverbe de la tradition hindoue dit : « Des gens qui sont prêts à servir de guides spirituels, on peut en trouver des centaines de milliers, mais il est difficile de trouver un seul vrai disciple », et un récit célèbre est l’histoire du disciple aux 24 gourous, lesquels gourous sont des personnages tout à fait inattendus, et même des animaux… L’enseignement en est clair et rejoint saint Benoît : ce n’est pas l’enseignement précieux qui fait la sainteté, ce n’est pas l’accompagnateur spirituel avisé qui fait la sainteté, c’est quelque chose de personnel et d’intérieur, c’est purement et simplement le désir d’apprendre et d’obéir vraiment, ce sont les oreilles fines qui font la sainteté.
Alors, en ce sens-là, je commence à comprendre que l’obéissance est une « arme très puissante et très glorieuse » : eh bien, oui ! c’est bien moi qui la manie, cette arme qui est bonne, « un bien » et non un danger, moi qui m’en sers, qui devient plus fort spirituellement grâce à cette arme selon que je la prends ou que je ne la prends pas, et comme j’ai tentation, avant de la saisir, de la regarder comme dangereuse, de lire et relire le manuel de maniement, par peur de me blesser avec cette arme !
En vérité, tant que je me contente de la subir, cette arme de l’obéissance m’échappe complètement !
La fin de la Règle nous rappelle donc le Prologue : « le Seigneur cherche son ouvrier dans la foule », entendons : ‘dans la foule des moines’ ; « quel est celui qui veut vraiment la vie ? », « avant même que vous m’appeliez, je vous dirai ‘me voici’ »…
Le cœur qui se DILATE est parallèle à cette obéissance qui s’ELARGIT à mesure que le Christ est reconnu, entendu, là, présent dans chaque frère et pas seulement dans l’abbé. A tout moment m’est proposé d’entendre l’appel et de courir vers la rencontre : « avant même que vous m’appeliez, je vous dirai ‘me voici’ ». « Tu étais là et je ne le savais pas. »
Jean-René Boucher disait : « Dieu est proche, infiniment plus que tu ne saurais le concevoir ou l’imaginer. Même lorsque tu le veux, le crois ou l’espère loin ! »

Une obéissance extraordinaire


A qui s’adresse la Règle ?
A « Toi qui prends aujourd’hui les armes très glorieuses et puissantes de l’obéissance », c’est-à-dire à moi au singulier qui me place aujourd’hui devant Dieu avec le désir de lui répondre.
La Règle ne peut en aucun cas être évoquée contre autrui. Il n’est pas seulement inutile, il est spirituellement infantile de brandir la Règle pour dénoncer autrui.
Parce que la Règle, comme l’évangile, n’est pour personne une arme, sinon contre soi-même : puisque c’est au prix de SA vie que le Christ a proclamé cet évangile. Ainsi de toute ARME SPIRITUELLE, c’est du fer rouge d’abord pour qui veut s’en servir.
Benoît propose ici, comme son testament, une obéissance élargie au point d’en devenir proprement extraordinaire.
La pointe n’est pas ici de faire respecter scrupuleusement l’obéissance dans un sens hiérarchique descendant, parce que cela, tout le monde le sait, c’est une règle évidente, qui vaut déjà dans toutes les sociétés ; le génie de Benoît est d’aller jusqu’à proposer une obéissance « mutuelle », « à l’envi » (il va y revenir encore au ch.72), c’est-à-dire une obéissance parfaitement gratuite et gracieuse.
C’est le renversement TOTAL de la caricature d’une obéissance qui consiste à « cirer les bottes de son supérieur sur le derrière de ses subordonnés ». Parce que là, il n’y a aucun génie, aucune grâce, aucun mérite, rien qui procède de l’Esprit Saint. Jésus n’a jamais fait cela.
Il n’y a pas d’alternative : OU l’ordre de la jalousie OU l’ordre de la grâce ; OU la susceptibilité OU l’oubli de soi, le sacrifice ; OU le respect maniaque de la hiérarchie –et l’on voit où cela peut mener, y compris dans la vie religieuse– OU l’obéissance mutuelle, rivaliser d’obéissance.
Benoît illustre cela par la délicatesse de celui qui pressent la susceptibilité de l’autre, et qui tente de l’effacer en prévenant son exaspération. Ce n’est pas pour donner raison à l’ancien susceptible, c’est pour montrer jusqu’où peut aller la gratuité, à savoir prendre sur soi la faiblesse et même la faute de l’autre,
Alors ne soyons pas bénédictins à demi !
Allons jusqu’au bout du renversement proposé par saint Benoît. La grâce commence quand le pouvoir, si légitime qu’il soit, se retire, se rétracte, fait place à l’autre, se sacrifie. C’est ce que fait Dieu, et que nous raconte toute la Révélation.

Miracle de la prière, quand elle est obéissance spontanée


P.Guillaume (retraite) nous disait cette chose centrale, déterminante : l’obéissance est « l’instrument et le signe de la libération de soi », c’est la méthode pour quitter notre état natif de prisonniers de nous-mêmes, captifs, notre esprit de contradiction ; et être obéissant est un signe de liberté (y a-t-il plus obéissant et plus libre que Jésus ?)
Vous connaissez bien le « miracle » de l’obéissance, qui fait marcher sur l’eau… et vous vous souvenez de la finale, la protestation d’humilité de Benoît et de Maur s’attribuant l’un à l’autre le miracle ; Maur disait « ça n’est pas moi puisque je n’en ai même pas eu conscience », bel exemple d’obéissance immédiate, mais c’est Placide qui avait tranché en disant « moi, j’ai bien vu, parce que de dessous, j’ai reconnu la peau de bique de l’abbé » : le miracle attribué au donneur d’ordre, donc ! Comment est-ce possible ? Pourquoi cela ?
On en trouve une certaine confirmation dans le miracle évangélique de la marche sur les eaux : Pierre avait dit à Jésus « Seigneur, si c’est bien toi, ORDONNE-moi de venir vers toi sur les eaux » (Mt 14,28) ; la formulation est paradoxale : « ordonne-moi », à l’impératif, c’est-à-dire, d’une certaine façon, je te donne l’ordre de me donner un ordre !
On perçoit bien ici que l’impératif est tout à la fois le mode de l’ordre, du commandement et le mode de la prière : l’ordre est une demande, un ordre est aussi une prière en ce que son exaucement ne dépend pas de celui qui donne l’ordre.
Dieu nous commande d’aimer, il nous donne ce commandement, et c’est une prière, une demande ; commander à quelqu’un, c’est encore demander ! Et ce sont les pauvres qui demandent, le P.Guillaume nous l’a plus d’une fois rappelé (Benoît le sait bien qui demande aux malades de ne pas exaspérer ceux qui les servent par des demandes exagérées, intempestives). Dieu se fait pauvre en nous donnant ses commandements. Il nous prie de l’exaucer.
Mais quand je demande à Dieu de commander, de me donner ses ordres (Ps 118), je renverse la vapeur, je prends sur moi le mérite du donneur d’ordre, comme Pierre. Chaque fois que je me fais spontanément obéissant, je me propose de faire un miracle…
Dans la vie quotidienne, il y a surtout manière et manière d’ordonner, de demander quelque chose, et il faudrait toujours ordonner comme on prie, au lieu d’aboyer.
il nous faudrait toujours demander, commander, en attendant un miracle, en étant capable de s’étonner du miracle de l’obéissance de l’autre. Et cela rejoint un autre conseil spirituel du P.Guillaume : la gratitude comme outil de conversion, comme « thérapie ».
frère David