Pentecôte (A) Jn 20, 19-23

Frères et sœurs, si vous fermez les yeux un instant, que voyez-vous ? Le noir complet ? Ou plutôt le noir avec des nuances : des taches, des points, de petites étincelles, des lueurs qui apparaissent dans l'obscurité ? Les neurosciences nous apprennent en effet que le cerveau humain est incapable de percevoir l'obscurité absolue. Quand on ferme les yeux ou qu'on est plongé dans le noir total, notre système visuel ne voit pas le noir. Pour combler le vide, le cerveau se met à produire ses propres lueurs, ses propres images. C'est ce qu'on appelle les phosphènes.

Nous faisons souvent la même chose dans la vie spirituelle. Quand la vie nous plonge dans l'obscurité — dans l'épreuve, le deuil, l'échec, dans les moments où Dieu semble silencieux et absent— nous cherchons malgré tout une lumière. Nous essayons de comprendre, de donner du sens, de nous fabriquer des repères pour ne pas tomber dans le vide, pour rester début.

Les disciples, eux aussi, ont connu cette nuit-là. Après la Croix, après la mort de Jésus, ils sont enfermés au Cénacle, repliés sur eux-mêmes, avec leurs peurs, leurs souvenirs, leurs questions. Chacun avec ses phosphènes intérieurs, chacun avec ses raisons d'espérer encore un peu. Et puis, soudain, Jésus ressuscité entre, malgré les portes fermées. Il n'est pas une image produite par leurs cerveaux dans le noir. Il est là, réel, vivant devant eux.

Saint Jean insiste : « Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. » En le voyant. Il ne s'agit pas d'une conviction abstraite, d'une auto-suggestion ou d'une consolation psychologique. Il s'agit d'une rencontre, une rencontre avec le Christ Ressuscité, une rencontre qui produit en eux une joie incomparable, qui ne ressemble à rien de ce qu'ils fabriquaient eux-mêmes dans leur nuit. Les phosphènes ne donnent pas cette joie-là. Ils donnent du réconfort, une cohérence, une paix provisoire, mais pas cette joie qui dilate le cœur. Huit jours plus tard, Thomas, face à cette même réalité inattendue, à cette même présence, ne pourra que s'écrier : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »

Et à la Pentecôte, quelque chose de semblable se produit encore, mais d'une autre manière. Cette fois, ce n'est pas Jésus qui entre par une porte fermée, c'est l'Esprit Saint qui entre par des bouches fermées. Des Galiléens craintifs et sans instruction se mettent à proclamer les merveilles de Dieu dans des langues qu'ils n'ont jamais apprises. Des Parthes, des Mèdes, des Élamites, des pèlerins venus de tous les horizons les entendent et les comprennent. Ce n'est pas un phosphène collectif, une illusion partagée. C'est quelque chose qui vient de l'extérieur, qui dépasse ce qu'on croyait possible et qui étonne même ceux qui en font l'expérience. C'est quelque chose, c'est quelqu'un : c'est l'Esprit Saint. Il ne se fabrique pas. Il advient.

Et, comme Jésus, il rejoint chacun là où il est. Voilà ce qu'est la grâce : non pas une extase qui nous arracherait à notre réalité, mais une présence qui nous rejoint au plus concret de ce que nous sommes.

Saint Paul nous explique comment cette présence agit dans la vie de la communauté : « À chacun est donnée la manifestation de l'Esprit en vue du bien commun. » L'Esprit Saint ne nous est pas donné pour enrichir seulement notre vie intérieure ou pour nous offrir une belle expérience spirituelle à conserver pour nous-mêmes. Il nous traverse pour aller vers les autres. Il ne se contente pas d'accompagner notre point de vue, il le déplace, il nous met en marche, comme les disciples : ils étaient assis, ils se lèvent ; ils étaient silencieux, ils parlent ; ils étaient enfermés, ils sortent. L'Esprit Saint nous pousse à sortir, à servir, à bâtir, à aimer.

Frères et sœurs, nous connaissons les phosphènes. Nous connaissons ces moments où la foi ressemble davantage à une lumière que nous produisons nous-mêmes dans le noir — une foi confortable, qui reste à notre mesure, qui ne nous dérange pas trop, qui confirme ce que nous pensons déjà. C'est humain. Mais la Pentecôte nous dit autre chose : la vraie lumière ne vient pas seulement de nous. Elle vient à nous. Elle nous précède. Elle nous déplace. Elle nous transforme.

Le cerveau dans le noir produit des phosphènes, des points lumineux, pour échapper au vide. L'Esprit, lui, vient combler le vide — non pas avec ce que nous attendions, mais avec ce dont nous avions besoin sans le savoir. Alors, laissons-nous remplir de l'Esprit Saint, de sa liberté. Accueillons cette liberté dans nos vies.

fr. Maximilien