Le Baptême du Seigneur (A) Mt 3, 13-17

Frères et sœurs, il y a des événements simples dans l'Evangile que nous pouvons imaginer et même comprendre de prime abord, sans difficultés : les rencontres de Jésus avec tous les malades, avec les foules.

Le jeune prophète de Nazareth qui, déjà, s'est constitué un petit groupe de disciples, les Douze, les enseigne sur le vrai prix de la vie, sur la façon de se comporter au milieu de la violence ou de l'apathie des hommes.
Jour après jour, nous voyons Jésus faire revivre une espérance et cette force d'entraînement qui émane de sa personne crée un événement partout où il passe.
Tous ces épisodes de la vie de Jésus, nous pouvons les comprendre aisément. Ils sont un premier éveil de notre curiosité.

Cependant, il y a également dans l'Evangile, d'autres événements que nous ne pouvons pas comprendre immédiatement, précisément comme celui de la révélation de Dieu au baptême de Jésus.
Pourtant, quand nous lisons l'Evangile, nous sentons en même temps qu'ils sont essentiels, et tellement tissés aux autres que nous ne pouvons pas les séparer, les exclure, les mettre à part.

Frères et sœurs, l'événement de ce jour en est un. Regardons la scène.
Il y a le désert, et ce rassemblement spirituel autour de la personnalité exceptionnelle de Jean le Baptiste. Ce dernier attire des foules jeunes, qui n'hésitent pas à traverser le désert depuis Jérusalem et toute la Judée, pour écouter cet appel à une vie nouvelle, à une conversion.
Jean le Baptiste provoque même une démarche symbolique forte où chaque homme engage sa décision et son corps pour marquer une conversion, un commencement nouveau en lui.

On rentre dans le Jourdain, c'est-à-dire qu'on mime cette entrée dans la Terre Promise par la traversée du fleuve comme le firent les ancêtres, quelques siècles plus tôt sur la promesse de Dieu.
On décide d'abandonner les vieilles habitudes d'une vie sans appels, sans relief, pour vivre, enfin, la fidélité.

Or, frères et sœurs, combien de gens, aujourd'hui, font cette démarche. Il n'y a pas besoin d'être un tempérament mystique et prédisposé à l'oisiveté pour souhaiter une vie vraie.
Beaucoup se rendent compte qu'ils ont laissé les événements les pousser jour après jour sans décider vraiment ce qu'ils voulaient privilégier en eux. Ils cherchent une certaine densité d'existence. Ils ont subi la richesse ou la pauvreté, la force ou la mauvaise santé, leurs alliances ou leur solitude parce qu'ils n'ont pas cru que quelqu'un les appelait à choisir, que quelqu'un croyait à leur liberté.

Les foules étaient donc là pour une expérience nouvelle. Tous les éléments de la scène sont en place. Jésus vient. Mais voici quelque chose d'étonnant. Il ne commence pas à prêcher à son tour comme Jean le Précurseur.
Non, il se tait. Il reste dans la foule. Il fait comme tous. Il reste dans le rang de ceux qui ont été atteints par la médiocrité ou le mal, à la fois victime ou auteur de ce mal.

Il est là au milieu de tous, Lui qui est « le Pur ». Par une certaine qualité fraternelle qui est proprement divine, il rejoint sans mépris et sans jugements tous les autres, silencieusement. La suite, frères et sœurs, nous l'avons entendu proclamer il y a quelques instants.
Elle fait partie du message chrétien dont les apôtres ont été avec Jean le Baptiste les premiers témoins : « Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l'eau ; et voici que les cieux s'ouvrirent : il vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : 'Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie'. »

Que dit la Parole de ce jour ? Dieu n'est pas Celui qui, de loin, dispose les sorts de l'homme, sa destinée de manière arbitraire. Dieu est là, au milieu de nous. Même blessé, limité, il n'y a rien de plus précieux que l'homme pour Dieu.

Frères et sœurs, cette Parole de Dieu, cet Evangile nous pouvons le lire au milieu des ruines de Gaza, par exemple, quand nous doutons de ce qu'est l'homme. 
Cet Evangile nous pouvons le lire, si nous ne perdons pas notre temps en de pieuses paroles, dans un carrefour de Kiev ou de Goma, parce que le Père de Jésus Christ est plus sûrement ici qu'ailleurs.
Un grand théologien allemand du XXe siècle, Karl Rahner, résumait cette révélation inouïe de Dieu d'une manière particulièrement pertinente : « Dieu n'a laissé entrer la ténèbre de notre finitude et de notre faute que parce qu'il l'a faite sienne en son Fils Jésus Christ. »
Voilà pourquoi, un jour, nous aussi nous avons été baptisés. Sur nous, sur chaque enfant, jeune ou adulte sont prononcés ces quelques mots : « Celui-ci est mon fils bien-aimé. »

Frères et sœurs, il suffit de cette parole pour ne plus se laisser aller à l'insignifiance ou au non-sens. Il faut commencer en soi et envers les autres les premiers gestes de l'espérance.
Que le Seigneur Dieu ainsi, aujourd'hui, par notre baptême, agisse en nous. Amen.

F. Benoît-Marie