Épiphanie du Seigneur Mt 2, 1-12
« Hérode, voyant que les mages s'étaient moqués de lui, entra dans une violente fureur. Il envoya tuer tous les enfants jusqu'à l'âge de deux ans à Bethléem et dans toute la région, d'après la date qu'il s'était fait préciser par les mages ».
C'est la suite de l'Évangile de ce jour, après le songe de Joseph. La liturgie ne nous offre pas aujourd'hui ce verset ; il dit cependant le réel dans lequel s'incarne le Verbe de Vie.
Ce réel qui continue dans notre histoire.
Qui sont ces visiteurs dans la nuit, qui entrent de force dans la maison de la paix, dans la maison de Dieu, dans la maison du pain, dans la maison dont le nom signifie : Jardin ? Ce ne sont pas des mages. Ce sont les soldats d'Hérode.
Tibhirine. 24 décembre 1993. Six hommes font irruption dans la nuit ; ils sont armés : poignards et pistolets mitrailleurs. A leur tête Sayah Attiah, chef du GIA local, qui – dix jours avant et à quatre kilomètres de là – à égorgé douze ouvriers Croates, amis du monastère.
Ils ont trois exigences, dont celle d'amener au chevet de leurs blessés le frère Luc, qui est médecin. Difficile de parler, de négocier quand on est sous la menace des armes et de la violence. Et Sayah Attiah a déjà égorgé 145 personnes.
C'est alors qu'une faille s'introduit au cœur de cette violence. Une faille qui vient et de la détermination du Père Christian et du consentement de son interlocuteur.
Cela commence quand il accepte de sortir du monastère, car Christian de Chergé ne veut pas parler avec quelqu'un armé dans une maison qui a vocation de paix. Sayah Attiah présente alors ses trois exigences et par trois fois le Père Christian dit : non, ou : pas comme cela. Sayah Attiah rétorque : vous n'avez pas le choix ; le Père Christian répond : si, j'ai le choix. Et il accepte de ne pas repartir avec frère Luc, qui est âgé et malade.
Christian de Chergé note qu'à ce moment Sayah Attiah a fait l'effort de comprendre et qu'il a cédé. Au point où, lorsque cet homme a été blessé, il n'a pas demandé la venue de frère Luc, il n'est pas venu le faire prendre de force, et il a agonisé pendant neuf jours, à quelques kilomètres du monastère.
A la fin de cette entrevue, Christian de Chergé lui dit : « nous sommes en train de nous préparer à célébrer Noël, pour nous c'est la naissance du prince de la paix, et vous venez comme cela, en armes ! ». Et il a répondu : « Excusez-moi, je ne savais pas ».
Cet entretien a duré un quart d'heure. Un quart d'heure qui a retourné la situation au point que les hommes en armes sont repartis sans que leurs exigences soient satisfaites.
Une faille s'est introduite « dans l'immense enchaînement du mépris et des violences ».
Pourquoi cela ? Nous ne savons rien des dispositions à ce moment de Sayah Attiah, mais nous savons ce que Christian de Chergé pensait. Il écrit : Nous nous sommes retrouvés dehors ; à mes yeux il était désarmé. Nous avons été visage en face de visage. J'étais le gardien de mes frères mais aussi le gardien de ce frère qui était là en face de moi et qui devait pouvoir découvrir en lui autre chose que ce qu'il était devenu. Et c'est un peu cela qui s'est révélé dans la mesure où il a cédé, où il a fait l'effort de comprendre.
Là est la clef : pour Christian de Chergé, il s'agit de « ce frère », d'être « le gardien de ce frère ». Il écrit : Pour exorciser les tendances qu'il y a en nous à choisir notre camp, à dresser les uns contre les autres, nous avons eu cet instinct, en communauté, de désigner les montagnards, ceux que l'on appelle les terroristes, « les frères de la montagne », et les forces armées, nous les appelons « les frères de la plaine ». C'est une manière de rester en fraternité.
Où est l'Épiphanie dans tout cela ? Où sont les mages venus de loin ? L'Évangile ne nous dit pas que les mages étaient trois. Dans l'Épiphanie que je propose à notre méditation, les mages sont au nombre de neuf. Neuf frères venus de loin. Neuf hommes qui ont suivi une étoile et sont venus vivre du Verbe Incarné en terre d'Algérie.
Hérode n'a pas cédé dans l'Évangile de Matthieu. Il est allé jusqu'au bout de son dessein criminel. Sayah Attiah a cédé, il a fait l'effort de comprendre et il a sûrement compris.
C'est pourquoi le Père Christian écrit : Depuis qu'il est mort, j'essaye d'imaginer son arrivée au paradis, et il me semble que j'ai le droit de présenter pour lui des circonstances atténuantes. C'est à la miséricorde de Dieu maintenant de s'exercer.
Quelqu'un l'a bien compris. Mme de Chergé, la mère de Père Christian, qui conservait dans son livre de prières la photo de Sayah Attiah.
N'y-a-t-il pas ici, frères et sœurs, dans cet événement du 24 décembre 1993, comme une Incarnation du verbe, comme une Épiphanie ; une humanité de surcroît en laquelle Il renouvelle Son mystère. Et cela d'autant plus que nous commémorons cette année les 30 ans de l'assassinat des frères de Tibhirine.
Après cet évènement, les frères témoignent : « Nous avons chanté Noël, et nous avons accueilli cet enfant qui se présentait à nous absolument sans défense, déjà menacé ». Ils sont retournés à leur mission en ces termes : « Dans la nuit, prendre le Livre [La Parole de Dieu], quand d'autres prennent les armes ».
C'est pourquoi nous pouvons continuer de chanter, dans les violences du monde, dans nos propres violences : Viens bientôt Sauveur du monde … Vois le mal et la souffrance et tant d'hommes chancelants dans l'immense enchaînement du mépris et des violences. Ta naissance dans l'histoire transfigure nos tourments en douleurs d'enfantement où déjà surgit ta gloire. Alleluia.
F. Jean-Jacques