Assomption de la Vierge Marie Lc 1, 39-56
Frères et sœurs, il vous est peut-être déjà arrivé d'apporter à un relieur un livre auquel vous teniez et qui commençait à tomber en morceaux. Les pages se détachent, la couverture se décolle, le fil qui tenait les cahiers ensemble a cédé à force d'avoir été ouvert, lu, prêté, refermé. On pourrait se dire : ce ne sont plus que des feuilles volantes. Mais le relieur, lui, voit encore un livre. Un livre abîmé, certes, mais un livre qui peut être repris.
Il rassemble alors les cahiers, les recoud, les consolide, redonne une couverture solide à ce qui risquait de se défaire page après page. Il ne recommence pas tout à zéro : il travaille avec ce qui est là, avec l'histoire même du livre, ses marques, son usure, parfois ses déchirures, ses cicatrices. Et quand il a terminé, le livre peut de nouveau être ouvert, lu, offert — parfois pour un siècle de plus.
Frères et sœurs, il en va peut-être un peu de même pour nous. La vie laisse parfois des traces : dans notre corps, dans notre affectivité, dans notre confiance en nous-mêmes, dans les autres, parfois même dans notre relation à Dieu. Il y a en nous des blessures, des fragilités, des pages qui se détachent et que nous ne savons plus très bien comment tenir ensemble. Et pourtant, pour Dieu, rien de ce que nous sommes n'est une page perdue, rien n'est sans valeur ni sans avenir. Notre corps, notre histoire, nos joies et nos souffrances : tout appartient à cette vie qu'il veut conduire à son accomplissement. Dieu ne sauve pas seulement une « âme » séparée du reste, comme on retire le noyau d'une prune. Il veut sauver l'être humain tout entier. Et c'est précisément ce que Marie nous donne à contempler aujourd'hui.
S. Paul disait (dans la 2° lecture) : « Le Christ est ressuscité d'entre les morts, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. » Le mot important, c'est : premier. S'il est le premier, c'est que d'autres vont suivre. « En premier, le Christ ; ensuite, ceux qui lui appartiennent », continue S. Paul. L'Assomption est donc une conséquence de Pâques. En regardant Marie aujourd'hui, nous voyons déjà ce que la résurrection du Christ promet à ceux qui lui appartiennent. C'est pourquoi l'Assomption n'est pas seulement une belle fête mariale. C'est une immense fête de l'espérance chrétienne.
S. Paul appuie cette espérance, en disant : « Le dernier ennemi qui sera anéanti, c'est la mort. » Nous savons bien que nous n'échapperons pas à la mort et que nous ne pouvons pas la vaincre par nous-mêmes. Mais la foi chrétienne affirme quelque chose de plus grand : si nous n'échappons pas à la mort, la mort, elle, n'échappera pas au Christ.
Pourtant, cette victoire n'est pas encore pleinement visible. Nous vivons encore au milieu du combat, comme le montre l'Apocalypse avec ses images symboliques : un dragon, un enfant menacé, une femme qui souffre. Le mal est vaincu sans être encore totalement effacé. Il y a dans nos vies des choses cassées, des échecs, des deuils, des pages douloureuses que nous préférerions parfois arracher. Le mal peut faire beaucoup de bruit, mais il n'écrira pas la dernière page de notre histoire.
Et l'Évangile nous montre comment vivre cette espérance : Marie se met en route. Elle va vers Élisabeth, elle entre dans une maison et elle se met à son service. Pas de trône, pas de nuage, pas de grande cérémonie. Une route, une rencontre, une présence, une joie. La femme que nous contemplons aujourd'hui dans la gloire commence par marcher sur les chemins de Judée. Le chemin du ciel passe par la terre, par ce qui est concret. Ce qui est destiné à l'éternité commence dans des gestes très ordinaires.
Quand Élisabeth lui dit : « Tu es bénie entre toutes les femmes », Marie ne se regarde pas elle-même, elle qui aurait pourtant eu, plus que quiconque, des raisons de se trouver remarquable. Elle répond : « Mon âme exalte le Seigneur… le Puissant fit pour moi des merveilles. » Elle sait que tout vient de Dieu et elle tourne aussitôt le regard vers lui. Le Seigneur agit souvent là où nous regardons peu : dans l'humilité, dans ce qui paraît fragile, pauvre, sans importance. Il commence ses grandes œuvres dans ce qui, à nos yeux, paraît souvent très petit.
Revenons à notre relieur. l reprend le livre dans son histoire réelle, avec ses pages usées et ses coutures défaites. Dieu fait davantage encore : il ne se contente pas de recoudre et de consolider ; il transfigure. Marie est déjà là où le Christ veut conduire l'humanité. Alors, même avec nos vies parfois abîmées, même avec nos corps fatigués, même avec ce que nous ne comprenons pas encore de notre histoire, nous pouvons garder confiance. Dieu ne nous demande pas d'arriver devant lui avec un livre impeccable. Il reprend notre histoire telle qu'elle est pour la conduire à son accomplissement. Et il n'a même pas besoin, pour cela, d'attendre que nous soyons irréprochables — ce qui, pour la plupart d'entre nous, est une assez bonne nouvelle.