20° Dimanche du TO*A Mt 15, 21-28
Cet épisode de la Cananéenne que nous connaissons par cœur, quand nous l'écoutons, même 2.000 ans après et tout en connaissant la fin heureuse, n'est pas sans nous gêner sinon nous choquer. Pourquoi ? Parce qu'on a du mal à voir la miséricorde derrière les deux réponses que Jésus fait à l'insistance de cette femme ; insistance qui indispose les disciples qui souhaitent être débarrassés de ses cris.
Jésus commence par se taire ; il dresse une première barrière, celle du silence… fin de non-recevoir. Puis une seconde plus forte, celle de la race, de la religion : je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël. Loin de s'arrêter la femme l'arrête en se prosternant devant lui et lui crie sa détresse personnelle : Seigneur viens à mon secours. Nouveau refus de Jésus avec cette fois-ci une barrière de paroles dures voire injurieuses : il n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le donner aux petits chiens ; et c'est là que l'amour de cette femme pour sa fille lui inspire les mots qui renversent cette barrière, avec humour et à propos la font fondre comme neige au soleil : oui bien sûr mais les enfants ne repoussent les petits chiens qui s'approchent d'eux quand ils mangent.
En guérissant sa fille, Jésus donne cette femme, cette étrangère comme modèle de foi et de prière pour tous les peuples. Ce refus insistant, 3 fois répété de Jésus, ouvre sur une chose nouvelle : une païenne peut avoir une grande foi, rejoint ce que dit saint Paul dans la 2ème lecture, c'est le refus des Juifs qui l'a poussé, lui le pharisien fils de pharisien à l'évangélisation des païens. Le salut n'est pas le privilège du peuple élu. Le peuple de Dieu, le véritable Israël, a la dimension de la terre tout entière. Les hommes ont beau passer leur temps à dresser des barrières, tracer des frontières, fondamentalement l'humanité est une par ce cœur qui bat en chacun, ce cœur qui donne à chacun de vivre, permet à chacun de voir en l'autre un autre soi-même et donc de l'aimer, un cœur qui quand il est grand n'est arrêté par aucune barrière.
Nous sommes encore dans le rayonnement de la fête de l'Assomption. C'est parce qu'elle a cru, dans son cœur, aux paroles de l'ange que Marie, fille d'Israël, a abattu la barrière qui sépare le Créateur de la créature en lui permettant de prendre chair dans son corps. Certes, elle était l'Immaculée, « la femme dans la grâce enfin restituée, intacte ineffablement » comme le dit admirablement Claudel, mais en a-t-elle eu conscience durant sa vie terrestre ? Toujours est-il que c'est en aimant son fils qu'elle l'a vu et fait grandir, qu'elle l'a accompagné tout en le laissant vivre sa vie, jusqu'au pieds de la croix, c'est parce qu'elle l'aimait qu'elle a reçu de sa main ses enfants que nous sommes désormais pour elle, c'est par cet amour inconditionnel qu'elle a franchi la dernière barrière celle qui empêche nos corps d'entrer au ciel.
Que son cœur de mère nous aide à croire que le silence de Dieu n'est pas ignorance de ce qui nous fait souffrir, que le triomphe apparent du Mal dans le monde, ne veut pas dire qu'il n'est pas vaincu, que c'est l'amour qui aide à abattre les barrières, à franchir les obstacles, à vivre et expérimenter la fraternité qui nous constitue.
P. Thierry