16° Dimanche du TO*A Mt 13, 24-43
L'évangile de ce jour contient plusieurs paraboles assez différentes les unes des autres. C'est étrange ! L'ivraie dans le champ et la graine de moutarde, c'est un même registre, mais pourquoi nous avoir donné à méditer la parabole de la boulangère qui fait son pain avec du levain ?
Justement parce qu'il en va souvent ainsi de l'Écriture : un passage inattendu éclaire l'autre, une parabole éclaire l'autre, et c'est comme cela qu'on n'en finit pas d'explorer les lumières de l'Évangile…
Regardons mieux l'image, car ce sont les images qui aujourd'hui nous échappent le plus souvent. Pourquoi nous échappent-elles ? D'abord à cause de leur prolifération incontrôlée dans notre environnement. De plus en plus, nous avons sous le nez un écran saturé d'images qui n'en finissent pas de se superposer, de se succéder et de se chasser les unes les autres… Il est inévitable qu'elles en soient dévaluées.
Elles nous échappent doublement dans le champ du religieux parce que nous pensons qu'elles y sont disqualifiées, insuffisantes, obsolètes ou hors de propos. Le sérieux aujourd'hui est associé au scientifique, au rationnel, au concept, et l'image n'a de place au mieux que comme illustration, ou publicité, divertissement, élément d'accroche irrationnel.
Pourtant Jésus, très volontairement, parle en images, en paraboles…
Il choisit l'image d'une femme qui pétrit de la pâte à pain, une grande quantité. Souvenir. Si vous l'avez déjà fait, même il y a longtemps, à l'occasion d'un essai de pizza, vous vous en souvenez : cette sensation désagréable des mains collantes, terriblement collantes et collées à la pâte, juste au moment où sonne le téléphone ! Impossible de se détacher ! Saisir le smartphone à ce moment-là, c'est risquer de coller définitivement tout l'écran ! Courir se laver les mains s'avère une très très longue entreprise… Bon, l'autre a raccroché, tant pis pour lui !
Alors, demandez maintenant à cette femme qui pétrit la pâte : « oh, regarde, dans ta pâte, il y a des petits points gris, il faut que tu les retires, ça va tout gâcher, c'est de la moisissure ». Eh bien, c'est tout juste impossible ! Elle ne peut pas avec ses mains collantes, retirer les points gris, retirer le levain ou arracher l'ivraie, sinon, elle va jeter la plus grande partie de sa pâte…
Il n'y a qu'une seule pâte, il n'y a qu'un seul champ, une seule Église dans un seul monde où Dieu a semé ! Et tout est collé, tout est irrémédiablement interconnecté…
Le « jugement » dont Jésus dit que ce n'est pas le moment, qu'il va faire beaucoup de dégâts dans le monde, c'est cette opération impossible et catastrophique : prétendre arracher un poil de barbe alors qu'on a les mains totalement empêtrées dans une masse de pâte lourde et collante.
Ça vaut pour l'Église, pour nos communautés, ça vaut pour chacun de nous, pour moi le premier. Ce temps de notre vie n'est pas un temps pour juger, un temps pour séparer hors de nous le bon du mauvais : prétendre le faire, c'est courir au casse-pipe, car on ne tardera pas à repérer que le tri n'est pas fait en nous-mêmes, dans nos petites vies singulières où tant de choses sont mêlées, collées, interconnectées, ambiguës…
L'Église vit ce retour de bâtons de façon spectaculaire depuis une dizaine d'années : qu'elle fasse donc le ménage chez elle avant de prétendre le faire dans le monde ! Et ce qui nous paraissait ici ou là une vie exemplaire, canonisée de son vivant, celle de Jean Vanier ou de l'abbé Pierre, s'est avéré une vie clivée, perverse ou malade, pas vraiment évangélique…
C'est l'année saint Matthieu, et le thème du jugement, qui lui est tout-à-fait propre, comme cette parabole de l'ivraie, va résonner à de multiples reprises. Pourquoi ? Parce que sa communauté a commencé à exclure, à s'ériger en juge, et certains dégâts se font déjà sentir. Alors il est urgent de réécouter les paroles de Jésus qui, toutes, mettent le jugement à distance, comme cette parabole : 'ne jugez pas ! Ce n'est pas le moment, et cela ne vous appartient pas… Oui, la justice se fera un jour, mais pas comme vous le pensez, vous serez tous surpris, les bons comme les méchants ; aujourd'hui, vous n'avez pas les éléments…'
Or nous ne pouvons guère nous abstenir de juger.
Le jugement parle en nous avant même d'avoir commencé un début d'analyse. Ça juge en nous avant toute autre opération de l'esprit. Ça préfère, ça penche d'un côté ou de l'autre. « Le cœur a ses raisons que la raison ignore ». Et ce cœur-là se fait très facilement passer pour raison. Ce qui est en jeu, ce n'est pas un désir magnifique et désintéressé de justice, c'est le besoin si spontané, si archaïque, si automatique, de se placer au centre du monde. Pourquoi ?
L'image de la parabole est éclairante, celle des épis dans le champ. Chacun de nous n'est qu'un minuscule brin d'herbe au sein d'un univers immense qui en comporte un nombre infini. C'est la détresse du minuscule qui voudrait compter ! Compter pour quelque chose, être du côté de ce qui compte, ne pas compter pour rien, ne pas être effacé. C'est la peur de la mort, et rien d'autre.
La Bible ne raconte que cela, l'évangile aussi, et Jésus mieux que tout le monde : chassez donc votre peur, votre peur de ne pas compter : : « tous les cheveux de votre tête sont comptés », « Tu as du prix à mes yeux et je t'aime. »
Seulement, cette parole-là, nous ne pouvons que la croire, nullement la démontrer ! C'est cette foi qui nous sauve.
Que l'eucharistie nous apprenne à garder indéfectiblement le regard fixé, non pas sur l'ivraie, sur le mal, sur l'adversaire, les menaces, toutes nos peurs, mais sur Celui qui nous sauve, le seul Juge des vivants et des morts, qui s'est laissé condamner sans même hausser le ton ni menacer ses accusateurs, le Fils de Dieu notre Sauveur.
P. David