1° Dimanche de Carême (A) Mt 4, 1-11
Frères et sœurs, essayons d'entrer dans le mystère de Jésus soumis à la tentation. Jésus véritablement tenté.
Commençons par le mystère de Jésus vulnérable, au jardin de Gethsémani. Ce n'est pas Jésus soumis à la tentation, c'est Jésus qui ressent profondément « tristesse et angoisse » et s'écrie : « mon âme est triste à en mourir » (Mt 26, 37-38).
Entrons dans le mystère de Jésus vulnérable, quand Il « clame dans un grand cri : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Mt 27, 45-46). Il ne crie pas : « ne m'abandonne pas Seigneur », comme bien des psaumes (ps 26, 9 ; 37, 22 ; 70, 9 et 18 ; 118, 8) ; Il crie son abandon : pourquoi m'as-tu abandonné ? Il ne crie pas seulement son abandon ; Il crie : « Mon Dieu, mon Dieu ». Il crie sa foi, sa relation au Père, dans l'expérience même de l'abandon.
En raison de la grande discrétion des récits évangéliques, seule peut-être la musique – les oratorios de la Passion, le Christ au Mont des Oliviers de Beethoven – peut donner à entendre l'intensité de la détresse du Christ à ces moments. Tel est le Christ vulnérable, entré dans notre humanité : le bien-aimé du Père, en qui demeure son amour, expire sur un pourquoi crié vers le Père.
Nous pouvons alors maintenant entrer dans le mystère de Jésus soumis à la tentation, dans le mystère de Jésus véritablement tenté. Tenté à l'endroit le plus déterminant de son entrée en humanité. Tenté dans un double paradoxe proprement infernal :
* l'utilisation de sa condition de Fils de Dieu pour échapper à son humanité et pour faire de l'extraordinaire
* l'utilisation de sa condition humaine pour lui faire abdiquer sa condition de Fils, soumis à Dieu son Père.
Jésus a été vraiment tenté ; ce n'était pas de la comédie. Certes, Jésus avait une liberté que nous n'avons pas, et qu'Il exprime ainsi dans l'Évangile de Jean : il n'y a rien en moi qui puisse donner prise au prince de ce monde (cf. Jn 14, 30). Mais cette liberté ne l'empêchait pas d'être atteint par tentation.
Jésus a été tenté, attaqué, perfidement sollicité. Il a souffert d'entendre la Parole de Dieu subtilement déformée, falsifiée. Jésus tenté ; notre frère, solidaire de l'humanité. Dom Dysmas, l'Abbé de la Grande Chartreuse écrit : « cela veut dire que le Christ a ressenti (…) l'attirance du mal. Le Christ a voulu entrer dans notre expérience humaine jusque-là puisque la tentation n'est pas péché (…) ».
Frères et sœurs, ceci est essentiel : la tentation n'est pas un péché – être tenté n'est pas un péché, puisque Jésus a été tenté.
Où est la clef de ce mystère ? Dans un fil rouge, tout au long de l'Évangile de Matthieu.
Les passants l'injuriaient : « sauve-toi toi-même, si tu es Fils de Dieu, et descends de la croix ! » (Mt 27, 40). Si tu es Fils de Dieu … la même petite phrase qu'au désert de la tentation, au début de l'Évangile.
Un petit groupe d'hommes a compris. Un petit groupe d'hommes au pied de la Croix. Oh, pas les disciples, pas les apôtres, mais des païens, qui plus est des Romains : « le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus ». Ils « furent saisis d'une grande frayeur et dirent : "Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu" » (Mt 27, 54). C'est l'exact retournement de la petite phrase du tentateur.
Mais ce n'est que la clef du mystère. Encore faut-il entrer dedans.
Entre les passants du Golgotha et le petit groupe près du centurion, il y a un abîme : les uns ne font que passer ; les autres – même s'ils ne sont pas là de leur plein gré – restent et entrent dans le mystère. Car il faut entrer dans ce mystère, non seulement intellectuellement mais existentiellement, et la vie se charge de nous amener à l'entrée de ce mystère, quand la maladie, la mort, l'échec ou l'épreuve nous touchent de près.
Avec l'épreuve, l'échec, la maladie, la mort : entrer dans ce mystère du Fils de Dieu par qui tout a été fait, du Fils en qui le Père met tout son amour, et qui meurt en refusant de se sauver lui-même, qui meurt dans un pourquoi lancé à son Père.
Le mystère est qu'Il est Fils de Dieu en cela. Et la raison profonde de ce mystère nous est inconnue. Toutes nos tentatives d'explication se révèlent très courtes. Cet incompréhensible mystère est un pivot de la foi, un seuil à partir duquel tout bascule dans la foi nue, la foi du Fils de Dieu même, dans une certitude intérieure qui n'a pas en elle-même son fondement.
Pour entrer dans ce mystère, et y entrer de tout soi-même, il ne faut pas passer devant. Il faut s'y arrêter, même si ce n'est pas de notre plein gré, comme le centurion et ses hommes, à l'heure où la vie nous convoque à cet endroit. Et donc durer, persévérer, accepter de ne pas comprendre durant tout un temps, de ne rien comprendre même, accepter aussi de ne pas tout comprendre.
Il nous est demandé de suivre le Christ, entré dans la condition humaine, dans le tragique de la condition humaine. De suivre le Christ Vivant, radieux, au matin de la Résurrection.
C'est déjà Lui, le Ressuscité, qui nous rejoint ce matin, puisque nous sommes réunis en son nom ; Il nous rejoint dans la Parole partagée et dans l'Eucharistie ; Il nous rejoint dans nos frères et sœurs. Il est présent au milieu de nous.
F. Jean-Jacques