Mercredi des Cendres Mt 6,1-6.16-18

Frères et sœurs, un jour, un moine découragé par sa prière alla trouver un maître spirituel : « Dis-moi comment prier pour bien prier. Je m'applique, je fais des efforts, j'essaie différentes méthodes (même celles des vidéos YouTube), mais je n'y arrive pas. Je ne sens rien. » Le maître ne répondit pas tout de suite. Il emmena le moine au bord d'un lac, au lever du soleil. L'eau était parfaitement calme. « Regarde », dit-il. Le moine regarda, un peu déçu : « Oui, c'est beau. Mais moi, je voudrais apprendre à bien prier… » Alors le maître répondit : « Le lac ne fait aucun effort pour refléter le ciel. Il ne cherche pas à plaire aux oiseaux, ni aux arbres, ni à celui qui le regarde. Il est simplement là, calme. Quand le lac est agité, le ciel est toujours présent, il ne disparaît pas, mais il ne se reflète plus clairement. Ce n'est pas le ciel qui manque, c'est le calme. » Un long silence suivit. Le moine regardait l'eau, puis son propre cœur. Il se rendait compte que, depuis des années, il cherchait à « produire » la prière comme on produit un bon bilan ou un bon bulletin scolaire. Il voulait réussir, progresser, sentir quelque chose, atteindre un certain niveau. Son désir était sincère, mais son eau intérieure était sans cesse remuée par l'inquiétude, par l'évaluation, par le contrôle qualité qu'il faisait sur sa prière. Peu à peu, une lumière s'est faite en lui : le problème n'était pas de trouver la bonne technique, ni d'en faire toujours plus. Ce qui comptait, ce n'était pas la méthode, mais le lieu intérieur d'où jaillissait sa prière. Si ce lieu est agité par le besoin de réussir ou de se montrer, la prière devient trouble. Si ce lieu s'apaise, la présence de Dieu, qui est déjà là, peut se refléter.

Ce lieu intérieur, Jésus en parle dans l'évangile d'aujourd'hui. Il l'appelle « le secret ». Le secret, c'est un espace intérieur en chacun de nous où l'eau cesse d'être agitée, où nous cessons de fabriquer une image de nous-mêmes devant Dieu et devant les autres. C'est le lieu où nous ne faisons plus le bien pour être vus, likés, reconnus, pour obtenir une bonne note, mais tout simplement parce que c'est bien. C'est là où nous devenons un peu comme ce lac : présents, calmes et disponibles. C'est là que le Père voit.

Parfois, notre vie ressemble à un lac traversé par des vents contraires : le désir d'être reconnus, la peur de ne pas être à la hauteur, le besoin de réussir, même spirituellement. Alors la prière devient agitation, l'aumône mise en scène, le jeûne performance olympique. Et tout cela pour un même but : décrocher enfin la médaille d'or de celui qui mérite d'être aimé. Mais Jésus ouvre une autre perspective : « Et si vous étiez déjà aimés ? Et si vous n'aviez rien à prouver ? »

Alors l'aumône change de visage. Si je me crois jugé ou évalué, je donne pour montrer que je suis « à la hauteur ». Mais si je me sais regardé avec amour, je peux donner librement. Je n'ai plus besoin de prouver quoi que ce soit par mon geste. Je donne parce que, moi aussi, je reçois gratuitement l'amour du Père. Et d'un coup, le pauvre en face de moi n'est plus un devoir à accomplir, mais un frère à rencontrer.

La prière aussi se simplifie. Quand je ne suis plus inquiet de savoir si je prie bien, si je ressens quelque chose, si je progresse, je peux simplement être là. Sous le regard bienveillant du Père, je viens avec mes distractions, ma fatigue, mes pauvretés, et même mes bâillements. La prière devient relation, non performance. Elle n'est plus un effort pour atteindre un Dieu lointain, mais un consentement à sa proximité, à sa présence déjà offerte – comme le ciel est présent au-dessus du lac.

Sous ce même regard du Père, le jeûne change lui aussi de couleur. Il cesse d'être un combat tendu contre moi-même. Il devient un geste de liberté. Je renonce à quelque chose – nourriture, écrans, paroles inutiles, habitudes automatiques – non pour me prouver fort, mais pour faire de la place, pour élargir cet espace où le Père m'aime dans le secret.

Frères et sœurs, en entrant dans ce Carême, nous nous reconnaissons sans doute un peu dans ce moine au bord du lac. Nous voudrions bien faire, bien prier, progresser spirituellement. C'est beau. Mais n'oublions pas qu'avant tout effort, le ciel est déjà là, le Père est déjà là, et son regard bienveillant repose déjà sur nous, dans le secret.

Alors, que ce temps de Carême soit un temps où notre lac intérieur se calme, se dégage du superflu, se purifie, non pas pour impressionner Dieu, mais pour lui permettre de se refléter en nous. Et peut-être aussi nous en lui.

fr. Maximilien