Quelques recensions
Jacques SCHEUER, Sagesse et compassion, Les deux ailes du bouddhisme, préface par Philippe Cornu, Paris, éd. Les Deux Océans, 2021, 239 p. (15 euros)
Le jésuite et universitaire Jacques Scheuer sj, sanskritiste et indianiste, professeur à Louvain-La-Neuve (Belgique) et aux Facultés Loyola (ex Centre Sèvres de Paris) offre par ce livre, « une belle explication claire et pédagogique du bouddhisme » (p.9) comme le dit le préfacier, Philippe Cornu, spécialiste du bouddhisme. L'auteur exprime son intention dans une note en rappelant l'importance dans le bouddhisme de l'articulation de deux notions fondamentales que sont la sagesse et la compassion.
S'il existe « des travaux savants et pointus » (p.18) d'un côté et « des commentaires rapides et souvent superficiels » de l'autre, il est apparu à l'auteur qu'une enquête plus approfondie mais sans prétention encyclopédique ni technique pouvait permettre de mieux saisir les rapports complexes entre sagesse et compassion tels qu'ils se sont développés dans la pensée bouddhique notamment dans le courant majoritaire du Grand Véhicule ou Mahâyâna.
Ainsi, aucune note de bas de page, pas de bibliographie qui pourraient alourdir la lecture. En revanche, toutes les références des textes sources des citations sont indiquées en fin d'ouvrage, un numéro entre crochet à la fin de chaque citation y renvoyant ; indication précieuse pour un étudiant. Outre un format léger, la présentation y est aérée et les citations en exergue rendent la lecture agréable.
Par son intention, J. Scheuer dresse un panorama accessible et aisé à lire du bouddhisme en 18 chapitres de plus ou moins dix pages depuis celui qui en est à l'origine en Inde, le Bouddha jusqu'en Chine, au Japon et au Tibet, avec toujours l'appui de textes fondamentaux de la doctrine bouddhiste et sans s'éloigner de son point nodal entre sagesse et compassion, thèmes fondamentaux dans l'enseignement bouddhique.
Comment rendre compte du rapport entre « sagesse » et « compassion » ? La première est-elle à la source ? La seconde un dérivé ? Ou bien l'une et l'autre sont-elles impliquées dans un mouvement sans commencement et sans fin ? La question de partager et transmettre ce qu'il a découvert s'est posée dès le départ à Gautama Siddharta, l'Éveillé , le Bouddha. Après des hésitations et des doutes, le Bouddha choisit d'enseigner sa sagesse pour conduire tous les êtres à l'éveil si possible, s'émanciper du samsara (cycle de naissance et de renaissance) et parvenir au nirvâna (sortie du cycle du samsara). Et cela par compassion à l'égard des générations futures.
Ainsi, le Bouddha enseignera-t-il le dharma (La roue de le Loi) pendant son existence itinérante jusqu'à 80 ans et suscitera des disciples qui deviendront des maîtres à leur tour pour diffuser sa doctrine. Le Bouddha use d'une pédagogie progressive, étape par étape, adaptée à la capacité et à la maturité du disciple d'où se dégage dans un schéma simplifié en trois termes : le comportement éthique et respect des préceptes, les pratiques méditatives et la sagesse. Lesquels se déploient à travers le noble chemin octuple ou moyens habiles : vue juste, pensée juste, parole juste, action juste, moyens d'existence justes, effort juste, attention juste, recueillement juste. Sur ces bases s'élaborent alors un rapport à autrui et à la communauté des hommes où l'Amour, la Joie, la Compassion et l'Équanimité deviennent les Quatre Demeures sublimes.
Cet enseignement trouvera alors le relais dans des figures historiques et parfois légendaires comme l'empereur Ashoka (3e siècle avant notre ère), Vimalakîrti, Shântideva, Dhârmakâra, Avalokiteshvara... ou jusqu'à nos jours, le vietnamien Thich Nhat Hanh ( ) et le tibétain, le Dalaï-Lama. Ces figures de bodhisattva , terme qui désigne un futur bouddha au long de son parcours jusqu'à l'Éveil suprême et plénier, joueront un rôle essentiel dans le développement du bouddhisme et en particulier dans l'évolution des rapports entre sagesse et compassion ; mettant tantôt l'accent sur la sagesse, tantôt sur la compassion pour tendre avec le temps vers une tentative de dépassement de l'une et de l'autre et arriver au bouddhisme d'engagement au XXIe s.
Voilà, assurément, un ouvrage propre à devenir un précieux manuel de base pour qui étudierait le bouddhisme ou pour qui, plus simplement, voudrait entrer en dialogue avec notre monde globalisé d'autant plus que sagesse et compassion ont une portée universelle.
(Publié dans la revue « Présence d'En Calcat n°251, juin 2026)
Frère Nathanaël
Yann VAGNEUX, Prêtre à Bénarès, Postface de Robert Scholtus, Namur, Lessius (coll. « L'Autre et les autres » 21), 2018.
Yann Vagneux, l'auteur de ce recueil, est prêtre des Missions Étrangères de Paris. Il s'est engagé à vivre ad vitam, ad extra, ad gentes, cum ecclesia selon les exigences de sa Congrégation fondée au XVIIième siècle pour annoncer et servir le Christ par une vie de prêtre missionnaire qu'il mène en Inde, dans l'état de l'Uttar-Pradesh à Bénarès, de façon définitive depuis août 2012 (p. 69).
Les prêtres des Missions Étrangères de Paris connaissent leur pays d'affectation seulement le jour même de leur ordination après le temps du séminaire. Ensuite, c'est le départ seul pour un pays lointain et un déracinement culturel, social, familial, linguistique…afin se familiariser avec un peuple, une langue, une sagesse, une pensée, des coutumes, des mœurs, une cuisine, cela pour de longues années. Mystère de l'Esprit Saint qui saisit certains de ses témoins et les emportent où il veut et quand il veut, afin qu'ils annoncent la Bonne Nouvelle et témoignent du Christ ressuscité jusqu'aux extrémités de la terre. Yann Vagneux est de ceux-là avec ses 185 autres confrères répartis sur le continent asiatique et même jusqu'à Madagascar.
Ce recueil est un ensemble de dix-sept articles publiés entre 2010 et 2017 dans la revue des Missions Étrangères, dans Chemins de dialogue ou dans Voies de l'Orient, revues à thématique interreligieuse. La qualité des articles aura attiré l'attention de Mgr Jean-Marc Aveline, évêque auxiliaire de Marseille, qui encouragea Yann Vagneux à « réfléchir à une éventuelle publication d'un recueil de plusieurs textes qui ont jalonné les années » (p. 10) déjà passées à Bénarès ainsi que celle de Mgr Félix Machado, archevêque de Vasai près de Bombay l'enjoignant d' « écrire encore plus » (p. 10). C'est désormais chose faite.
Pour se faciliter la tâche, l'auteur aurait pu présenter ce recueil selon l'ordre de parution des articles ou/et selon les revues qui les ont publiés. Il a fait bien mieux. En effet, l'ensemble se présente par affinité thématique, qui donne corps à ce qu'il déploie en quatre temps : Vision, Accomplissement, Enracinement, Envoi ; un corps textuel donné avec cohérence et unité où la pensée théologique, missionnaire, spirituelle de l'auteur est portée par une expérience humaine vraie, profonde et humble au milieu d'un peuple parce qu'arrimée au Christ. « L'enracinement de ma vie à Bénarès est dans la présence eucharistique » (p. 268) écrit-il.
Parce qu'il se sait l'héritier de précurseurs, Yann Vagneux rend hommage à travers ses articles, à Jules Monchanin tout en évoquant Henri Le Saux (figures chrétiennes de la rencontre avec l'Inde au XXe siècle) et d'autres, puis rappelle les fondements théologiques de sa mission vécue comme prêtre : 1er temps. Vient alors le deuxième, le temps de l'accomplissement, celui de l'immersion dans la réalité urbaine de Bénarès sur les bords du Gange dans sa dimension hindoue, musulmane, chrétienne... avec le souvenir de prêtres venus avant lui, le théologien d'origine indienne et catalane Raimon Panikkar, Giorgio Bonazzoli, prêtre italien missionnaire PIME (Institut Pontifical des Mission Étrangères, congrégation créée selon le souhait de saint Jean XXIII). Accomplissement d'une mission qui va s'approfondissant, s'enracinant dans la ville par la fréquentation des écoles hindoues, jaïns et des musulmans soufis, atteignant un éclat multiconfessionnel rare, unique et précieux comme le témoignage d'un Noël à Bénarès (p. 203). Enfin, le dernier temps, l'envoi redit avec des accents différents et donc autrement sa vocation de prêtre, le sillage dans lequel il se coule, la richesse spirituelle, intellectuelle, artistique qu'il côtoie par ses fortes amitiés.
Cependant, ce chemin proposé, de par sa forme même, laisse le lecteur libre d'y marcher selon son intérêt du moment et pourquoi pas de commencer par le prophétique Noël à Bénarès ou par la postface du théologien Robert Scholtus qui offre un beau témoignage d'amitié et une belle synthèse interpellante de ce recueil.
Ainsi, le lecteur participera-t-il au témoignage de Yann Vagneux dans un mystère de communion et si jamais il devait en douter -à Dieu ne plaise- au moins par un soutien financier en achetant ce livre.
(Publié dans la revue « Présence d'En Calfat n°223, juin 2019)
Frère Nathanaël