Enracinement et renaissance (2025)

La pratique du Dialogue interreligieux monastique s'est enracinée avec quelques pionniers lorsque le Concile Vatican II publiait Nostra Aetate. Pierre de Béthune, O.S.B. de Clerlande : « Le Dialogue exige une connaissance théologique et spirituelle fondamentale, assez complète pour savoir situer dans le christianisme les valeurs qu'on voit développées ailleurs. Chaque découverte d'une autre tradition devrait ouvrir sur une redécouverte de la sienne propre. Le dialogue exige de se laisser traverser par une vraie parole venue du coeur qui atteint le coeur de l'autre. Ne pas chercher des concordances, tentation assez fréquente dans les milieux chrétiens. Chacun gravit la montagne par son propre chemin. La rencontre interreligieuse ne se réalise pas dans une fusion béate au sommet. Ce qui nous rassemble est ce qui nous dépasse. Rester totalement soi même et rejoindre le Mystère. Attention à la tentation que la rencontre interreligieuse devienne une occupation intéressante et valorisante, comme on pourrait s'intéresser à l'art ou à l'apiculture. Il peut être plus facile de rencontrer un bouddhiste japonais que le voisin de son village ». F. Pierre évoque l'hospitalité qui exige discipline et respect réciproque.

Pierre de Béthune ou Benoît Billot, frères aventuriers de la première heure ont uni audace et conviction pour  expérimenter l'immersion communautaire des chercheurs d'Absolu au sein de monastères zen au Japon dans les années 70. S'en est suivie une grande période d'ouverture  et d'échanges entre Orient et Occident. Des moines et moniales européens partageaient la vie communautaire en monastères zen tandis que des moines et nonnes zen étaient accueillis au sein de communautés européennes.

La démographie des monastères diminuant a ralenti le dialogue avec les autres traditions ces dernières années. En Belgique, des groupes composés de religieux et laïcs se réunissent pour partager leur foi respective. En France, en plusieurs lieux, des personnes se rassemblent pour approfondir leur foi chrétienne et pratiquer la méditation zen.

Début 2025, 4 religieux et une laïque, engagés dans le Dialogue Interreligieux Monastique et très sensibles aux palpitations du monde a souhaité organiser une session du DIM francophone.

La date 17-19 novembre 2025 à l'abbaye de Jouarre permettait à F. Cyprian Consiglio nouveau Secrétaire Général du Dialogue Interreligieux Monastique de présider la rencontre.

Les monastères bénédictins ont vivement encouragé la démarche. Toutefois la représentation monastique fût plus faible que celle des laïcs. Moines et moniales répondent aujourd'hui à de nombreuses tâches au sein de leur communauté vieillissante qui peine à déléguer un membre à l'extérieur.

Cinq traditions spirituelles étaient présentes pour partager leur réflexion sur le thème « Mon chemin spirituel éclairé par la pratique d'une autre tradition ». Un temps de méditation suivait l'exposé dans une salle dédiée.

Frères Armand Veilleux et Benoît Billot, nos colonnes, ont ouvert le bal apportant un éclairage historique sur le DIM, volet précieux pour nombre des présents nouveaux marcheurs sur ce chemin. Des raisons de santé ont empêché notre F. Pierre de Béthune d'être parmi nous.

F. Benoît O.S.B. au Prieuré d'Etiolles nous confie avoir été déplacé par la méditation zen qu'il pratique depuis son immersion monastique au Japon. Il se questionne : « Les Maîtres zen ont raison ». Que dois-je accueillir, la pensée de -mon- christianisme ou celle d'une autre tradition ?

Je devais remplacer le OU par le ET.  Le philosophe Jacques Maritain dit « Distinguer pour unir ».

« l'ombre est ce que notre conscience ne perçoit pas ou pas encore. Une religion peut apercevoir dans la partie lumineuse d'une autre spiritualité ce qu'elle ne peut encore voir dans son ombre à elle et offrir en cadeau ce qu'elle a développé depuis des siècles. Dans l'ombre de la personnalité divine, il y a l'impersonnalité.  

Soraya Ayouch nous présente la tradition soufie et nous partage sa sensibilité à la transmission par les femmes. Elle nous parle de Khadija, première femme à recevoir la parole révélée par le Prophète et celle qui a accueilli le sens symbolique et sacré des sourates du Coran. Soraya nous fait entrer dans une lecture approfondie de la sourate de l'ouverture et nous dit la richesse qu'elle a découvert dans des textes bibliques avec les sœurs bénédictines. Pour Soraya, le chemin spirituel participe et éclaire le chemin de vie.

Mokushô, moine zen enseignant au Daishinji de Mons en Belgique nous parle de l'attention.  Bouddha était préoccupé de trouver réponse à sa question de la souffrance dans le monde jusqu'à déclarer que les quatre fondements de l'attention constituent la Voie pour surmonter la souffrance. La pratique de la méditation (zazen) est non seulement un miroir de l'esprit, mais aussi un entraînement à l'attention. Le pratiquant demeure totalement présent, lucide et attentif, ayant mis de côté tout désir et découragement à l'égard du monde. 

M° Dôgen (1200-1253) dit : « Pratiquer la voie, c'est s'étudier soi-même, s'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même, s'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences. ». L'apprentissage de l'attention nous entraîne à l'écoute par le coeur ».  Mokushô témoigne avoir retrouvé une proximité avec la foi chrétienne à l'abbaye d'En Calcat lors d'une session « En chemin sur la Voie », organisée par Marie DB.

La tradition védique, plus ancienne des traditions indienne est représentée par Swami Atmarupananda.   qui dirige l'Ashram de Gretz (région parisienne). Il fait beaucoup référence aux saints des différentes religions comme sources inépuisables d'inspiration. Pour apprendre des autres traditions, il est nécessaire de pratiquer une dévotion inébranlable à sa propre voie et de développer la conviction que toutes les religions mènent à la Vérité universelle et inexprimable.

La tradition bouddhiste tibétaine représentée par deux frères de Nalanda (Tarn). LopsangTenzin a grandi en Suède dans un foyer très laïc, il se questionne très tôt sur la souffrance.  Etudiant, son regard se porte sur un livre de poésie à la bibliothèque universitaire. Hafiz, l'auteur remettait notre frère sur le chemin de sa grand-mère iranienne avec laquelle il n'avait jamais communiqué faute de parler le Farsi ! Dès lors, il dévore les écrits soufis, les évangiles et autres textes sacrés avant d'embrasser la tradition bouddhiste.

Tenzin Sherap s'exprime en métaphores pour illustrer la vie spirituelle : « Quand nous voulons retenir l'Esprit en lui donnant une forme, c'est comme le gel qui fige l'eau ». Les différentes religions sont comme différentes médecines dont le but est de prendre soin du Souffle sacré. Cela nous invite à passer de -ma voie est la meilleure- à -la Voie qui m'a saisi est la meilleure médecine pour le Souffle sacré qui se révèle en moi !

Les représentants de toutes les traditions ont cité largement la foi chrétienne dont leur enfance, pour la plupart a été bercée.

F. Matteo, du monastère mixte et oecuménique de Bose (Nord Italie), spécialiste de la mission monastique en Chine, développe le dialogue interreligieux monastique en Italie. Il traduit et édite les écrits de F. Cyprian.

F. Yann Vagneux, M.E.P. vit désormais à katmandou après avoir baigné au milieu de multiples communautés à Bénarès.  Il exhorte à l'abondance du coeur, à poursuivre la voie du dialogue interreligieux. Face aux cathédrales de la connaissance du monde Hindou et Bouddhiste, il encourage à étudier le monde étranger, rencontrer l'autre pour construire une diplomatie spirituelle. Il a entendu en Inde, la supplique des Musulmans, Bouddhistes, Hindouistes, Taoïstes : « Vous êtes (les chrétiens) les derniers à pouvoir nous rassembler ». Nous devons travailler à faire advenir une église plus universelle.

F. Cyprian Consiglio, Camaldule d'une petite congrégation bénédictine de 100 moines dans le monde. Avec guitare et chants, il propage ses convictions. Il a succédé à F. William Skudlarek à la charge de Secrétaire général pour le Dialogue Interreligieux Monastique, entouré d'un conseil rassemblant des personnes de différentes confessions.  F. Cyprian souligne la nécessité de formations au sein de l'église pour donner aux chrétiens une vraie connaissance de leur propre culture.

Michel Jreige, médecin (Tarn) et maître de QiGong a stimulé nos énergies par des séances de QiGong dans le jardin de Jouarre.

Les nombreux laïcs participants ont souligné la force lumineuse et fraternelle vécue au cours de ces trois journées. Le puzzle de l'humanité dans la diversité de sa composition a montré les possibles de la rencontre et du dialogue quand chacun se situe au plan spirituel. Plusieurs expriment la prise de conscience d'un besoin de réelle formation et d'un approfondissement dans sa tradition pour pouvoir goûter à la source de la foi de l'autre.

Lors de cette rencontre, j'ai témoigné de mon expérience spirituelle vécue au sein des différentes communautés religieuses sur la terre mosaïque libanaise pendant 20 ans.

La pratique spirituelle chrétienne et bouddhiste zen que j'expérimente depuis 15 ans se traduit concrètement dans un engagement quotidien et l'organisation de sessions « En chemin sur la Voie ». Je trouve ma joie dans l'assiduité, la discipline et le partage de ma pratique avec d'autres.

Je termine par une question. Qu'avons-nous fait chrétiens de nos symboles ? Religion de l'incarnation, je me questionne sur la manière de considérer le corps, la sexualité, la joie ?

Foi et joie avancent ensemble. La foi est source de vie, de vitalité, d'espérance. Le mépris du corps empêcherait-il  nos coeurs et nos visages de rayonner. (PEC n° 223, 244 et 247)

Suivant le sillon tracé par nos ainés, moines, moniales et laïcs forment les promesses d'un futur en devenir pour développer un Dialogue Interreligieux Monastique vivant.

La prochaine rencontre DIM se tiendra à En Calcat du 8 au 12 novembre 2026.

Marie Demaugé-Bost