Vendredi Saint Jn 18-19
Frères et sœurs, comment vous sentez-vous face à la Croix ? Déroutés, perplexes, tristes ? Ou peut-être émus, bouleversés, confiants ? Chacun de ces sentiments est légitime. Mais posons-nous honnêtement la question : est-ce que la Croix nous parle vraiment ? Ou est-elle devenue, avec les années, un symbole si familier qu'elle ne nous atteint plus ?
Car la Croix dérange. Elle dérange parce qu'elle ne correspond pas à l'image que nous voudrions avoir de Dieu : un Dieu fort, victorieux, qui intervient avec puissance, qui empêche le mal, qui protège les siens. Un Dieu qui gagne. Et là, sur cette croix, nous voyons un homme qui souffre, qui meurt, qui semble abandonné. Alors une question se pose : où est Dieu dans tout cela ? Il y a deux mille ans, Pierre s'est posé exactement cette question, même s'il ne l'a jamais prononcé.
Au jardin des Oliviers, quand les soldats arrivent pour arrêter Jésus, Pierre réagit instinctivement : il sort son épée et tranche l'oreille du serviteur du grand prêtre. Ce geste dit tout de son état intérieur. Il croit que Jésus va se lever, appeler des légions d'anges, renverser la situation. Il croit en un Messie triomphant. Et pour cause : la prophétie de Zacharie qui résonne encore dans sa mémoire. « Exulte, fille de Sion ! Voici ton roi qui vient à toi, juste et victorieux… Sa domination s'étendra d'une mer à l'autre. » (Za 9, 9-10) Pierre avait vu Jésus entrer à Jérusalem sous les acclamations, il avait vu les miracles, il avait entendu les foules crier « Hosanna ! ». Tout semblait converger. La prophétie s'accomplissait. Le moment était venu.
Mais Jésus lui dit doucement, fermement : « Remets ton épée au fourreau. » Et Pierre voit son Maître tendre les mains, se laisser ligoter, se laisser emmener. Sans résister, sans appeler à l'aide, sans miracle. Quelque chose se brise en lui. Ce qui se brise en Pierre, ce n'est pas seulement un espoir. C'est une image de Dieu. C'est sa façon de croire.
Pourtant il continue de suivre Jésus, de loin. Il entre dans la cour du grand prêtre. Et là, confronté à quelques questions banales d'une servante, il renie Jésus. Trois fois. Par peur, sans doute. Mais peut-être aussi par une colère contre Jésus, une déception, un sentiment d'être trahi par Jésus. Parfois, quand Dieu ne répond pas à nos attentes, c'est nous qui nous détournons les premiers.
Pierre renie Jésus et il découvre qu'il est capable de le faire, qu'il n'est pas celui qu'il croyait être. Il vit un échec, une honte, une déception de soi. Et là, comme nous le rapporte l'évangile selon S. Luc (22,61), Jésus se retourne, il regarde Pierre. Pas un mot. Pas un geste de condamnation. Juste un regard. Ce regard traverse Pierre de part en part, parce qu'il n'accuse pas - il aime. Il aime encore. Il aime toujours.
Mais ce regard n'est pas encore au bout de lui-même. Ce regard qui a traversé Pierre dans la cour du grand prêtre va trouver son accomplissement ultime quelques heures plus tard, sur la Croix. Sur la Croix, Jésus n'aime plus seulement Pierre qui vient de le renier. Il aime l'humanité entière, dans toutes ses chutes, dans tous ses reniements, dans toute son incapacité à être à la hauteur. Il aime jusqu'au bout. Il aime sans retour.
Frères et sœurs, peut-être que vous êtes venus ici aujourd'hui avec quelque chose de lourd : une faute, une foi abîmée, une question sans réponse, une honte secrète. Peut-être que vous vous sentez, vous aussi, comme Pierre dans cette cour - ayant ouvert des portes qu'il ne fallait pas, ayant dit des mots qu'on ne peut pas reprendre, s'étant éloigné sans vraiment s'en rendre compte.
Alors, au pied de cette Croix, une seule chose nous est offerte aujourd'hui : ce regard du Christ. Ce regard qui ne nous enferme pas dans nos failles. Ce regard qui ne dit pas « voilà ce que tu es », mais « voilà ce que tu peux devenir ». Un regard qui ouvre un avenir possible, un regard qui relève.
La Croix est une ancre. Non pas parce qu'elle empêche la tempête, mais parce qu'elle tient, quand tout le reste lâche. Alors aujourd'hui, laissons-nous tenir par cette Ancre, par Celui qui a aimé jusqu'au bout.
fr. Maximilien