Jeudi Saint Jn 13, 1-15
Frères et sœurs, il m'est arrivé une fois, lors d'une rencontre, pendant une pause-café, d'être bousculé par quelqu'un qui passait et de renverser mon café. Plus tard, un frère m'a demandé : « Sais-tu pourquoi ton café s'est renversé ? » Je lui ai dit : « Oui, parce qu'on m'a bousculé. » L'autre a souri et a répondu : « Non. C'est parce qu'il y avait du café dans ta tasse. S'il y avait eu du thé, c'est du thé qui se serait renversé. »
Oui, c'est la même chose dans toute notre vie : nous sommes parfois bousculés, et ce qui se répand alors, c'est ce que nous portons en nous.
L'évangile que nous avons entendu nous montre ce qui se répand de Jésus le soir de la dernière Cène. Il prend un bassin. Il verse de l'eau. Il lave les pieds de ceux qu'il aime. Dans quelques heures, il sera trahi, arrêté, condamné, abandonné. La bousculade est totale, absolue, imminente, il le sait. Et ce qui déborde de lui, de son intériorité, ce soir, c'est l'humilité et la tendresse pour ses amis.
S. Jean nous dit avec une précision : Jésus fait le geste de lavement des pieds, sachant qu'il vient de Dieu et qu'il retourne vers Dieu. Au moment où il est le plus pleinement lui-même, le plus conscient de qui il est, c'est là qu'il s'agenouille. Dieu est amour, un amour qui descend, qui touche, qui lave ce qui est sale sans demander si cela a été mérité. Ce qui est dans la tasse de Jésus, c'est l'amour. C'est l'amour qui se renverse.
Judas est là. Jésus lui lave les pieds aussi. Il n'y a pas de retrait des mains au dernier moment, pas d'exception. Ce qui déborde de Jésus déborde pour tout le monde, y compris pour celui dont il sait qu'il va le livrer. Cet amour-là n'est pas conditionnel à la fidélité de ceux qu'il aime. Il ne dépend pas de la bousculade, de la situation, du péché ou des mérites des autres. Il ne dépend que de ce qu'il y a dans la tasse, de ce qu'il y a dans son être, de ce qui il est.
Et Pierre ? Il résiste. « Jamais tu ne me laveras les pieds. » Pierre est prêt à tout donner, même sa vie. Mais se laisser faire, se laisser servir, il n'y est pas prêt. Donner, il sait. Recevoir gratuitement, cela lui échappe. Car recevoir exige une pauvreté que donner peut éviter : reconnaître qu'on a besoin, consentir à ne pas se suffire, exposer ce qui est fragile, sale, sans se défendre, sans se justifier.
« Si je ne te lave pas, tu n'auras pas de part avec moi. » La communauté avec Jésus ne commence pas par nos performances spirituelles. Elle commence quand on accepte d'être touché là où on est pauvre, quand on cesse de gérer la distance entre lui et nous. C'est pareil quand on laisse un médecin de s'occuper de notre corps, là où cela fait mal, là où il y a une blessure, peu importe l'endroit.
Alors, la question que nous pouvons nous poser aujourd'hui est la suivante : « Qu'est-ce qu'il y a dans la tasse de notre vie ? » Quand nous sommes bousculés – par une maladie, une trahison, une fatigue qui ne passe pas, une relation difficile - qu'est-ce qui se répand de nous ? De l'amertume ? De la peur ? Du ressentiment ? Ce n'est pas un jugement. C'est simplement une information sur ce que nous portons. Et cette information est précieuse, parce qu'elle dit où nous en sommes, et donc où nous avons besoin d'être lavés par le Christ.
L'Eucharistie que nous célébrons est née dans cette bousculade où Jésus a donné son corps et versé son sang. Dans cette bousculade l'amour du Christ déborde. Et chaque fois que nous venons à cette table eucharistique, nous venons avec notre tasse remplie de ce que nous sommes, pour que le Christ y verse encore ce qu'il est, l'amour. Et c'est ainsi que, peu à peu, se fait en nous une transformation : ce que nous recevons de lui devienne plus profond que ce que nous portons de nous-mêmes.
Que le Seigneur fasse de nous des tasses habitées par son amour, l'amour qui n'a pas peur de bousculades et qui se répand généreusement autour de nous.
fr. Maximilien