Saint Benoît Mt 19, 27-29

Frères et sœurs, il y a quelques jours, avec quelques frères, nous étions au Maroc pour la rencontre internationale autour de Toumliline. Le dernier soir, en levant les yeux, nous avons vu des dizaines de cigognes voler au-dessus de nous. Elles traversaient le ciel presque sans battre des ailes. Elles semblaient se laisser porter sans aucun effort. En les regardant, on avait l'impression d'une liberté absolue. Elles semblaient aller où elles voulaient, comme si rien ne les retenait. Pourtant, leur liberté avait un secret. Elles ne s'élevaient pas uniquement par leurs propres forces. Elles savaient reconnaître les courants d'air, les accueillir et s'y abandonner. Ce n'était pas en luttant contre le vent qu'elles volaient si haut, mais en se laissant porter par lui.

Cette image des cigognes en vol nous dit quelque chose de notre propre liberté spirituelle. Nous imaginons facilement que la liberté consiste à n'avoir ni contraintes, ni règles, ni engagements durables. La Parole de Dieu nous révèle une autre manière de comprendre la liberté. La vraie liberté n'est pas de vivre sans repères ; elle est de découvrir ce qui nous porte réellement. Certains liens nous enferment, c'est vrai. Mais d'autres nous permettent de grandir.

C'est toute l'intuition de saint Benoît. Par exemple, pour lui, la stabilité n'est pas une prison ; elle nous empêche de nous disperser. L'obéissance n'est pas une soumission aveugle ; elle apprend à écouter Dieu à travers les événements, les frères et la communauté. La vie fraternelle n'est pas une limite à notre personnalité ; elle est le lieu où celle-ci se purifie et s'accomplit.

Mais saint Benoît n'invente rien. Il ne fait que traduire dans une manière de vivre la sagesse que nous venons d'entendre dans les Écritures. Le livre des Proverbes (Prov 2, 1-9) nous parle de cette sagesse comme d'un trésor à chercher de tout son cœur. La sagesse ne s'impose pas ; elle se cherche, elle s'accueille, elle se reçoit. Peu à peu, elle devient une manière d'habiter le monde. Comme la cigogne apprend à reconnaître les courants qui la portent, le moine, l'oblat, le chrétien, apprend à discerner le souffle de Dieu dans sa vie, à reconnaître les mouvements de l'Esprit, à s'y abandonner, à les laisser le porter. La liberté, ici, ce n'est pas de faire ce qu'on veut, mais de vouloir ce qui nous fait grandir.

Saint Paul (Col 3, 12-17) poursuit dans la même direction : « revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d'humilité, de douceur et de patience. » On pourrait croire que ces vertus sont des entraves, des poids qui nous empêchent de nous épanouir. Mais non. Elles sont ce qui rend notre cœur disponible au souffle de l'Esprit. Sans elles, nous sommes facilement emportés par nos impulsions, notre orgueil ou nos peurs. Avec elles, nous trouvons peu à peu un équilibre intérieur.

Enfin, Pierre pose à Jésus une question que nous avons tous portée un jour : « Nous avons tout quitté pour te suivre. Qu'en sera-t-il pour nous ? » Derrière cette question, il y a la peur de perdre en donnant sa vie. Jésus répond par une promesse inattendue : le centuple. S. Marc rapporte même cette précision de Jésus : « avec des persécutions » (Mc 10,30). Celui qui remet sa vie entre les mains de Dieu ne reçoit pas la garantie d'une existence plus facile. Il ne sait pas toujours où ce chemin le conduira. Mais il découvre peu à peu que Dieu l'a conduit plus loin qu'il ne l'aurait imaginé, dans sa liberté intérieure.

Frères et sœurs, il est possible de vivre sans beaucoup de règles et de ne jamais être vraiment libre. Et il est possible d'accepter certaines limites, certains engagements, et de découvrir peu à peu une grande liberté intérieure.

Saint Benoît nous rappelle que la liberté ne consiste pas à faire tout ce qui nous passe par la tête, mais à devenir capables de choisir ce qui conduit à la vie.

Le contraire de la liberté n'est pas la règle ; c'est l'incapacité à se maîtriser. Le contraire de la liberté n'est pas l'engagement ; c'est l'incapacité de se donner. Le contraire de la liberté n'est pas l'obéissance ; c'est de n'obéir qu'à soi-même. Le contraire de la liberté n'est pas de dépendre de Dieu ; c'est de dépendre de tout ce qui prétend nous dire ce qu'il faut penser, désirer et posséder.

Au Maroc, les cigognes ne perdaient pas leur liberté en se laissant porter par le vent ; c'était le secret de leur envol. Il en va de même pour nous. Plus nous apprenons à accueillir le souffle de l'Esprit, plus nous découvrons que Dieu ne nous enlève rien. Il nous donne simplement de voler plus haut. Alors, laissons-nous porter par ce bon souffle.

fr. Maximilien