Sacré-Cœur de Jésus (A) Mt 11, 25-30
En 1967, le cardiologue sud-africain Christiaan Barnard réalise la première transplantation cardiaque de l'histoire. Le patient, Louis Washkansky, survit dix-huit jours. À côté de l'admiration pour l'audace du chirurgien qui a effectué une opération novatrice, une question a resurgi : un homme avec le cœur d'un autre, est-ce encore le même homme ?
La question peut nous faire sourire aujourd'hui. Nous savons que le cœur est un organe et que notre identité ne se réduit pas à lui. Pourtant, cette interrogation révèle quelque chose de profond. Depuis toujours, le cœur désigne davantage qu'un simple muscle. Il évoque ce qu'il y a de plus intime en nous : l'amour, la fidélité, le courage, la souffrance, le don de soi. Personne ne dit : « Je t'aime de tout mon foie. », mais « Je t'aime de tout mon cœur ». Mon cœur, c'est moi. Le cœur est un symbole de la personne elle-même.
Si cette question continue à nous toucher, c'est parce qu'elle porte finalement sur une autre question : qu'est-ce qui fait que nous sommes vraiment nous-mêmes ?
La fête d'aujourd'hui nous conduit précisément au centre de cette interrogation. Elle nous révèle un Dieu qui possède un cœur, c'est-à-dire un Dieu qui aime. Et plus encore : un Dieu qui veut communiquer son propre amour à l'humanité. Cela peut sembler évident. Pourtant, nous imaginons parfois que Dieu nous aime davantage lorsque nous sommes meilleurs, plus fidèles ou plus généreux. Les lectures d'aujourd'hui nous disent que Dieu ne nous aime pas parce que nous sommes aimables, mais que nous sommes aimables parce que Dieu nous aime.
Dans le Dt, Moïse rappelle au peuple qu'il n'a pas été choisi parce qu'il était le plus nombreux ou le meilleur. Dieu ne l'a pas aimé en raison de ses qualités. Dieu l'a aimé parce qu'il a choisi de l'aimer. De même, saint Jean écrit : « Ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est lui qui nous a aimés. ». Autrement dit, l'amour de Dieu est toujours premier. Il ne vient pas couronner nos mérites ; il les précède. Il ne récompense pas nos efforts ; il les rend possibles.
Cette vérité est sans doute l'une des plus difficiles à accueillir dans la vie spirituelle. Nous établissons facilement une sorte de comptabilité intérieure : si je prie davantage, si je suis plus fidèle, si je fais davantage d'efforts, alors Dieu m'aimera davantage. Mais l'amour de Dieu ne fonctionne pas selon la logique du salaire ou de la récompense. Il est donné gratuitement. Il est déjà là avant même que nous ayons commencé à répondre.
Alors une objection surgit inévitablement : si Dieu m'aime déjà, à quoi bon faire des efforts ? Pourquoi prier, chercher à vivre selon l'Évangile, lutter contre ses défauts, faire du bien ? Parce que la vie chrétienne n'est pas la conquête d'un amour qui manquerait encore. Elle est la réponse à un amour déjà reçu. Nous ne prions pas pour obtenir l'amour de Dieu. Nous prions parce que nous sommes aimés. Nous ne cherchons pas à devenir meilleurs pour que Dieu nous accueille. Nous cherchons à nous laisser transformer par l'amour avec lequel il nous accueille déjà.
Dans l'Évangile, Jésus nous montre ce que produit un cœur totalement ouvert à l'amour du Père. Il dit : « Apprenez de moi, car je suis doux et humble de cœur. » (μάθετε ἀπ' ἐμοῦ (mathete ap'hemou). La douceur dont parle Jésus n'est pas de la faiblesse. C'est la force de celui qui n'a plus besoin de s'imposer pour exister. Celui qui se sait aimé n'a plus besoin d'écraser les autres pour se rassurer. L'humilité de cœur n'est pas un mépris de soi. C'est la liberté de celui qui n'a plus à se mettre au centre. Jésus est totalement tourné vers son Père et totalement disponible pour les hommes. Autrement dit, la douceur et l'humilité sont les signes visibles d'un cœur pleinement habité par l'amour de Dieu.
Revenons maintenant à la question du début. Lorsqu'un homme reçoit le cœur d'un autre, est-il encore le même ? S. Jean, dans sa lettre, dit : « Dieu demeure en nous, et, en nous, son amour atteint la perfection. » La transplantation spirituelle que propose S. Jean, n'est pas vraiment une greffe, c'est-à-dire quelque chose d'étranger introduit dans un corps qui pourrait le rejeter. Ce dont il parle, c'est ce que la théologie appelle « l'inhabitation » divine. Dieu ne remplace pas notre cœur. Il l'habite. Il lui apprend, peu à peu, à battre comme le sien, à aimer avec sa douceur, son humilité, à donner sans calculer.
Frères et sœurs, la question si un homme avec le cœur d'un autre est encore lui-même suppose que l'identité d'un homme tient à ce qu'il y a de propre en lui, d'irremplaçable. Changer le cœur, ce serait changer l'homme. S. Jean retourne la question. Il ne demande pas : qu'est-ce qui reste de moi si Dieu habite en moi ? Il observe simplement : là où l'amour de Dieu demeure, c'est là que l'être humain devient pleinement lui-même. Non pas malgré cette présence, mais grâce à elle. Alors, devenons nous-mêmes.
fr. Maximilien