Dimanche des Rameaux (A) Mt 26, 14 – 27, 66

Frères et sœurs, au Japon, il existe un art très ancien appelé kintsugi (ce qui signifie "jointure dorée").  Quand un bol en porcelaine se brise, au lieu de le jeter à la poubelle, on recueille patiemment les morceaux, puis on les recolle avec une laque mêlée de poudre d'or. Les fissures ne sont pas effacées : elles restent visibles, grâce à l'or elles deviennent lumineuses. Ce qui était abîmé devient la partie la plus belle de l'objet. La cassure elle-même raconte une histoire, et cette histoire est désormais habitée par la beauté.

Ce dimanche des Rameaux ressemble beaucoup à cet art japonais. Il est fait de contrastes saisissants. D'abord, Jésus entre dans Jérusalem sous les acclamations. La foule agite des branches, tout le monde crie de joie. C'est la fête ! Quelques heures plus tard, nous voilà transportés au pied de la croix, dans le silence et la souffrance. On aimerait bien garder seulement la joie des Rameaux, éviter complètement la croix. Mais l'évangile nous fait traverser les deux sans rien édulcorer. Parce que c'est ainsi que se tisse aussi notre vie : de lumières et de nuits, de fidélité et de fragilité, de cassures et de reconstructions.

Regardons comment Jésus réagit dans cette histoire difficile. Il ne s'enfuit pas quand les choses tournent mal. Il ne fait pas non plus semblant que tout va bien. Et il ne transforme pas magiquement la souffrance en quelque chose de facile. Mais il fait autre chose : il tient bon, il reste. Il reste à table avec Judas, jusqu'au bout. Il ne retire pas son amitié, même trahie. Il reste présent à Pierre, même après son reniement. Un regard suffit :  un regard qui ne condamne pas, mais qui aime, qui relève. Il reste tourné vers son Père, jusque dans l'obscurité la plus profonde : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Ce cri n'est pas une rupture, mais une prière. C'est une foi qui tient, même quand elle ne comprend plus.

Jésus ne supprime pas la croix. Il la traverse. Et c'est précisément là que se révèle quelque chose de bouleversant : Dieu ne sauve pas en évitant la souffrance, mais en la traversant avec nous, en l'habitant, en la transformant de l'intérieur.

Frères et sœurs, nous aussi nous connaissons des croix, des cassures : blessures, échecs, deuils, fatigues, péchés, limites que nous ne parvenons pas à dépasser. Souvent, nous voudrions réparer vite fait, oublier, cacher, faire comme si rien ne s'était passé. Parfois c'est possible. Mais parfois non. Certaines fissures demeurent. Alors, que faire ?

La Passion du Christ nous apprend que nos croix ne sont pas des lieux abandonnés de Dieu. Elles peuvent devenir des lieux de rencontre avec Lui. Non pas parce que la souffrance serait bonne en elle-même - elle ne l'est pas - mais parce que l'amour de Dieu est capable de la rejoindre et de la transformer. Comme dans l'art de kintsugi, Dieu ne recolle pas nos vies en effaçant les cicatrices : il les traverse de sa lumière dorée. Il ne cache pas nos blessures : il les transfigure. Ce qui semblait perdu peut devenir un passage vers la résurrection. Ce qui semblait une fin peut devenir un nouveau commencement.

Nous ne savons pas encore comment nos propres fissures seront « dorées ». Nous ne voyons pas encore l'œuvre achevée. Mais nous pouvons, comme le Christ, continuer à faire confiance au Père, continuer à aimer, continuer à prier, même dans la nuit. C'est là l'espérance chrétienne : croire que rien n'est définitivement brisé, que même la croix n'est pas la fin de l'histoire, que nos pauvretés peuvent devenir des lieux où passe la lumière de Pâques.

Frères et sœurs, en entrant dans cette Semaine Sainte, n'ayons pas peur de regarder nos propres fissures. Confions-les au Christ. Et laissons Dieu y déposer, patiemment, délicatement, son or : l'or de sa miséricorde, l'or de son amour fidèle. Alors, un jour, nous découvrirons peut-être que ce que nous pensions être notre plus grande fragilité est devenu, en Lui, notre plus grande beauté.

fr. Maximilien