Ascension Mt 28, 16-20
Frères et sœurs, il existe en japonais un mot presque intraduisible : ma — 間. On le traduit parfois par « espace », « intervalle », « silence ». Le ma, c'est l'espace entre des personnes ou des objets, le silence entre deux notes dans la musique ou une pause dans une conversation. En architecture, c'est une sorte de vide, quelque chose qui n'est pas là et qui pourtant donne sa forme à tout le reste. Mais le ma n'est pas un vide - c'est un espace habité. Ce mot venu de si loin peut nous aider à comprendre l'Ascension. Car l'Ascension ressemble à un ma : un espace qui semble vide, mais qui ne l'est pas, un intervalle rempli d'une présence nouvelle.
Les Apôtres regardent vers le ciel. Ils fixent l'endroit où Jésus est disparu, comme s'ils voudraient le retenir. Deux hommes vêtus de blanc les interpellent alors : « Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » C'est comme s'ils leur disaient : « Vous pensez assister à un départ, mais vous entrez dans une autre manière de vivre la présence du Christ. Certes, le Christ est disparu de vos yeux, mais il n'est pas absent. »
Nous aussi, nous imaginons spontanément qu'en montant dans les cieux, Jésus s'éloigne de nous. Il monte, donc il part. Mais c'est exactement l'inverse qui se passe. Au moment même où il disparaît aux yeux de ses disciples, sa présence cesse d'être limitée à un lieu, à un corps humain, à un espace de quelques kilomètres autour du lac de Galilée. C'est tout le paradoxe de l'Ascension : l'invisible n'est pas l'absence. Jésus devient proche autrement qu'avant.
S. Paul dit dans la lettre aux Éphésiens que le Christ est « établi au-dessus de tout être céleste (…), au-dessus de tout nom que l'on puisse nommer », mais il ajoute immédiatement l'essentiel : le Christ est celui « qui remplit tout en tous ». C'est une des possibles traductions du grec : τὰ πάντα ἐν πᾶσιν πληρουμένου - ta panta en pasin plēroumenou). Un peu plus loin, dans le 4,10, S. Paul est plus explicite : « celui qui était descendu est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux pour remplir l'univers. » Le Christ qui monte n'est pas le Christ qui s'éloigne. C'est le Christ qui devient le milieu même dans lequel nous vivons, dont la présence traverse désormais toute chose, tout univers. C'est pourquoi, il peut dire aux apôtres : « Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. »
C'est tout beau, tout cela, mais alors pourquoi avons-nous si souvent l'impression inverse ? Pourquoi y a-t-il des jours où Dieu paraît silencieux ? Des jours où la prière ressemble à un dialogue avec soi-même ? Des jours où nous regardons notre vie comme les Apôtres regardaient le ciel : avec une impression d'absence ? Peut-être parce que nous confondons présence et visibilité, présence et émotion, présence et sentiment de présence. Nous croyons qu'une chose n'est réelle que si nous pouvons la voir, la toucher, la ressentir. Sauf que les réalités les plus profondes sont souvent invisibles, imperceptibles.
C'est là que le ma japonais peut nous aider. Parce que nous vivons dans un monde qui supporte mal les intervalles. Nous remplissons tout : les silences avec du bruit, les attentes avec de l'agitation, les solitudes avec des écrans. Nous avons peur des espaces vides. Mais la foi chrétienne nous apprend justement à habiter un espace qui n'est pas rempli de certitudes visibles et qui pourtant n'est pas vide.
Entre l'Ascension et la Pentecôte, les Apôtres vivent exactement cela. Dix jours d'attente. Dix jours où il ne semble rien se passer. Ils prient. Ils attendent. Ils demeurent ensemble dans cet étrange entre-deux. Et ce temps, c'est un ma. Un espace déjà habité par une présence qui se prépare à devenir intérieure et universelle. L'Esprit Saint est une présence de Dieu en nous, dans le monde, une présence qui habite des intervalles, des espaces, des vides, des faiblesses, des intériorités. C'est pourquoi, Jésus peut dire : « Allez, de toutes les nations faites des disciples. » Cet envoi est confié à des hommes habités par la présence du Ressuscité. Chaque Eucharistie nous remet en contact avec cette présence cachée ; non pas un souvenir du passé, mais une présence vivante, une présence qui nourrit, qui transforme, qui envoie.
L'Ascension n'est pas un départ, c'est une expansion. Il n'y a plus de lieu vide de Dieu. Les moments pauvres de nos vies, comme les deuils, les attentes, les matins ordinaires, les silences de la prière, tout cela peut devenir un ma : un espace où quelque chose agit sans bruit, un espace où une présence travaille secrètement. Alors, laissons ce ma divin, cet espace divin, grandir en nous.
fr. Maximilien