30° Dimanche du TO*A Mt 22, 34-40
Aimer Dieu et le prochain. Tout ce qu'il y a dans l'Ecriture, dans la Loi et les prophètes dépend de ces deux commandements. Voilà une thèse plus que brillamment soutenue par Jésus devant ce docteur de la Loi devenant, dans l'Evangile de Marc (12, 32), un scribe félicitant Jésus qui lui révèlera alors qu'il n'est pas loin du royaume.
Aimer Dieu et le prochain : cette sentence condense si bien toutes les écritures et la praxis du croyant que dans les récits d'un pèlerin russe, un starets répond de façon catégorique à un pénitent scrupuleux et trop disert dans l'exposé de ses péchés : « Avoue simplement que tu n'aimes ni Dieu ni ton prochain et tu auras résumé de façon exhaustive tous tes péchés. »
Oui, le péché est bien en quelque sorte rupture, séparation d'avec l'être aimé et aimant, il est bien refus d'amour, refus de le recevoir et de le donner. Et là, il faudrait alors comprendre qu'aimer Dieu et le prochain va évidemment plus loin qu'un simple sentiment voire qu'un seul acte de volonté individuelle. Il s'agit bien et d'abord d'un double mouvement dynamique de recevoir, d'avoir l'humilité de recevoir ce dont on n'est pas à la source avant d'avoir le courage d'en partager quelque chose avec audace et intelligence du cœur, comme les Thessaloniciens à qui s'adresse saint Paul avec chaleur.
Déjà, le fait même de lier amour de Dieu et du prochain, le fait même de considérer que le visage de l'autre serait le côté pile de la face de Dieu ouvre à des dimensions autrement plus larges et exigeantes de l'amour qui, comme le rappelle avec force le livre de l'Exode ne saurait se passer d'une justice efficiente vis à vis de celui qui m'est très différent ou proche.
Un amour qui, comme le précisait si bien saint Paul dimanche dernier dans la première aux Thessaloniciens, exige une foi intelligente, un amour qui se met en peine d'inventivité et une espérance pleine de persévérance, tout un programme en une période aussi inquiète que la nôtre. Un amour passant par une justice présupposant finalement une conversion personnelle du cœur, un ajustement des comportements personnels pour agir sur des structures plus larges dont certaines ont pu être qualifiées par le Magistère de l'Eglise comme structure de péché ou de mort.
Et là, nous pourrions comprendre un peu mieux qu'un tel amour pour Dieu, qu'un tel amour de Dieu qui nous précède, qui se répand et se partage, commençant par l'amour de l'autre, commence aussi par l'application bien simple et si difficile de la base de toute éthique, du moins chrétienne : Je veux vivre et je veux que tu vives. Je veux être un vivant et je veux que tu sois un vivant. Nous y verrions bien une des bases de la justice et certainement de la doctrine sociale de l'Eglise si bien rappelée par notre pape Léon, obligeant à s'ajuster dans la justice humaine pour être ajusté à la volonté de Dieu, à son amour.
Justice, ajustement qui ne peut qu'inclure l'accueil en vérité de l'amour d'un Dieu dont on reçoit tout. En ces moments où bien des idoles semblent vaciller, il peut-être opportun de se rappeler l'évidence que nous ne nous donnons pas la vie à nous-même, elle nous précède, elle nous est donnée par amour de Dieu, totalement gratuit. Et l'accueil de ce don de Dieu peut aller très loin, cet accueil peut nous emmener loin, certainement au-delà d'une bienveillance superficielle à l'autre voire d'une attention tout aussi superficielle au Tout-Autre. Mais nous n'échappons certainement pas à ce risque d'un accueil de l'autre, de Dieu en un cœur trop peu dilaté où l'essentiel risque de glisser sans conséquences aucunes dans des existences tolérant peu quelques dérangement et remise en question.
Si je dois évidemment faire preuve d'un sage discernement dans ma relation à l'autre à qui je n'ai pas à offrir de me détruire et laisser prendre ma vie, je dois aussi tâcher humblement de faire attention aux risques de ce que le fondateur de la communauté de Bose qualifiait de sclérocardie, de sclérose d'un cœur en mal de dilatation, d'empathie, de compassion, de miséricorde. Et dans les moyens simples mais exigeants pour guérir de telles affections, il y a notamment l'accueil de la Parole de Dieu qui va chercher à me rejoindre comme le dit l'Ecriture, jusqu'à la jointure des os, de l'être tout entier, jusqu'à la racine de ma vérité personnelle que j'aurai peut-être parfois du mal à regarder en face. Accueil de la Parole de Dieu, accueil de la parole du frère ou de la sœur, accueil de quelqu'un ou quelques situations qui vont transformer ma vie, quel programme nous avons là.
Oui, pour commencer un tant soit peu à aimer Dieu et autrui dans un plus juste ajustement et un rapport de justice respectueuse, peut-être suis-je invité à avoir un regard plus large, un cœur qui consente à être élargi et finalement à être plus libre. L'amour chasse la peur dit saint Pierre, et peut-être d'abord la peur de la différence de l'autre que je dois essayer d'accepter, difficilement ou non, moins comme une menace, menace de mort, que comme une chance, chance de vie et grâce d'être ensemble, davantage ressuscités dans l'humble concret de nos existences, grâce d'être davantage vivants et aimants à la face du Vivant.
F. Philippe-Joseph