29° Dimanche du TO*A Mt 22, 15-21
Frères et sœurs, la première chose à faire en accueillant cette page d'Évangile, est de la mettre en perspective avec les Évangiles des trois dimanches qui précèdent. Parce que ces Évangiles se suivent, si vous regardez dans votre Nouveau Testament.
Ce sont trois paraboles sur le jugement. Rappelez-vous : les deux fils – les métayers révoltés – le festin de noces. Ils sont précédés par une introduction que la liturgie n'a pas retenue et que je vous invite à découvrir.
Aujourd'hui, nous passons des paraboles sur le jugement à quatre controverses, dont deux sont retenues par la liturgie : aujourd'hui et dimanche prochain. Pourquoi ces deux ensembles : trois paraboles sur le jugement et quatre controverses ? Il faut pour cela prendre encore un peu de recul, en lisant le début du chapitre 21 qui commence avec l'entrée messianique de Jésus à Jérusalem, suivi des vendeurs chassés du Temple.
Vous avez là, frères et sœurs, le contexte très polémique de cette série d'Évangiles, qui culmine au chapitre 23 par des « invectives de Jésus aux pharisiens » et sa lamentation sur Jérusalem. Bref, pour comprendre cet Évangile et ceux que nous lisons en ces dimanches : lisez les chapitres 21 à 23 de Matthieu, avec les notes de nos Bibles !
Une des clefs de lecture se trouve à la fin de l'Évangile des vignerons homicides, mais le découpage liturgique n'a pas retenu la fin du récit : « Les chefs des prêtres et les pharisiens (…) avaient bien compris que Jésus parlait d'eux. Tout en cherchant à l'arrêter, ils eurent peur de la foule, parce qu'elle le tenait pour un prophète ». Hélas et re-hélas car il en est de même aujourd'hui : le verset final a été omis. Je vous invite là encore à aller le découvrir.
Donc après les trois paraboles de Jésus, ses adversaires passent à l'attaque. Pas de front, bien entendu, à cause de la foule, mais perfidement. Voyez le tout début de notre Évangile : les pharisiens et les Hérodiens se concertent pour prendre Jésus en faute en le faisant parler. Et ils le font avec perversité, en commençant par un beau compliment !
Jésus sort du piège. On peut dire qu'il est malin, qu'il a le sens pratique des choses. Il demande une pièce, que lui présente l'un de ses adversaires, ce qui ne manque pas de les confondre. Le reproche est muet mais réel : la pièce que vous détenez est un aveu qui disqualifie votre question ! Comme le note Sœur Jeanne d'Arc : s'ils ont la pièce avec eux, c'est qu'ils acceptent en pratique l'impôt romain… ce qu'ils font d'ailleurs à défaut de ne pouvoir s'y opposer !
Mais le piège est subtil : refuser l'impôt, c'est appeler à la rébellion politique, et en dénonçant Jésus aux Romains, il le payera cher ; les Hérodiens – alliés des Romains - sauront y veiller. Payer l'impôt, c'est collaborer avec l'ennemi païen et impie sur la Terre Sainte d'Israël. C'est discréditer Jésus aux yeux du peuple, car le Messie attendu ne peut être soumis à aucune autorité et l'on attendait du Messie qu'il boute les Romains hors du pays ! Or nous avons vu qu'au début du chapitre 21, Jésus est entré dans Jérusalem comme Messie ; s'il n'est pas le Messie, c'est un imposteur et il mérite la mort aux yeux des autorités juives. Les Pharisiens sauront y veiller. Nous avons ici l'accusation de blasphème pendant la Passion, quelques chapitres plus loin.
Le prétexte au piège redoutable tendu à Jésus, c'est que la pièce romaine est à l'effigie de l'empereur Tibère, couronné comme un dieu, avec cette inscription : « Tibère César, fils du divin Auguste (…) ». Sous ce Tibère, empereur jusque l'an 37, pas de problème d'idolâtrie car il s'estimait « un homme comme les autres ». Il en fut différemment de ses successeurs qui exigèrent qu'un culte leur soit rendu. Or, à l'époque où Matthieu écrit son Évangile, des chrétiens paient de leur vie leur refus d'adorer l'empereur.
Matthieu écrit pour ces chrétiens, pour leur donner des outils de discernement à la lumière de l'enseignement de Jésus. Et cet enseignement est clair : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». En résumé : payez vos impôts, même avec une pièce d'un homme couronné comme un dieu et qui se dit divin, car payer ses impôts n'est pas un acte d'adoration. Par contre, la louange et la gloire reviennent à Dieu seul.
Ce faisant, Jésus fait œuvre révolutionnaire pour son temps et c'est pourquoi, dans le verset final omis par la coupure liturgique, ses adversaires sont « tout étonnés ». Car ici Jésus dédivinise, désacralise et désabsolutise le pouvoir politique. Même si l'impôt à payer à l'envahisseur romain est le signe infâmant de la sujétion du peuple d'Israël, cela relève du domaine de la vie sociale et politique et non du domaine du religieux. Et cela est d'autant plus fort que nous sommes à quelques jours de la Pâque juive, que le procurateur romain Pilate séjourne à Jérusalem, ce qui ulcère les Juifs qui vivent comme une profanation la présence dans la ville sainte des autorités d'occupation qui prennent l'empereur pour un Dieu !
Frères et sœurs, ne projetons pas nos débats contemporains dans le monde de Jésus qui n'est pas le nôtre, mais considérons la fécondité de cet Évangile et de la parole de Jésus dans le monde de ce temps. C'est aussi cela la Parole vivante et féconde, que nous partageons.
F. Jean-Jacques