3° Dimanche de Pâques (A) Lc 24, 13-35

« Nous espérions que c'était Lui qui allait délivrer Isarël ! » « Nous espérions » disent ces deux hommes découragés, déçus d'un Jésus qui n'a pas rejoint leur attente, déçus d'un Jésus à l'avenir prometteur qui aurait dû leur assurer des lendemains qui chantent et qui finit lamentablement sur une croix. Deux hommes qui broient du noir en ressassant l'échec de leur héros qui n'a donc pas tenu ses promesses. Et il y en a eu à l'époque de Jésus, de ces faux prophètes, de ces faux messies et autres gourous promettant monts et merveilles. N'aurait-il été qu'un marchand de rêve parmi d'autres ?

L'on constate d'ailleurs dans les Evangiles cet incessant questionnement à propos de Jésus : qui est-il au dire des gens, et même, qui est-il vraiment pour les disciples et les apôtres ? Pierre donnera un début de bonne réponse : « Tu es le Christ ! » Un début car, comme les autres apôtres, il ne comprendra vraiment ce paradoxe de la croix qu'à la lumière de la Résurrection et d'une pédagogie patiente de Jésus tout au long des apparitions pascales. Pédagogie de Jésus à l'égard de ces deux hommes qu'il tance fraternellement alors qu'ils lui rapportent aussi cette incroyable histoire de bonnes femmes trouvant le tombeau vide et à qui un ange aurait dit qu'Il est vivant. Incroyable histoire qui semble devenir tout à fait plausible au fur et à mesure qu'ils approchent d'Emmaüs et que cet inconnu leur fait une relecture magistrale de toutes les Ecritures.

Ne nous arriverait-il pas à nous aussi ces moments où nous ne comprenons plus Dieu au regard de la situation du monde actuel, par exemple, où nous en voudrions à Dieu ? Ces moments où nous serions comme dépités, interdits face à nos attentes déçues ne correspondant pas forcément à son attente sur nous, à ce qu'Il espérerait de nous ? Comment faire coïncider les deux désirs si l'on peut dire, sachant que Le suivre selon son projet sur nous ne sera pas toujours un long fleuve tranquille ou encore la vie de richesses promise selon certaines théologies douteuses ?
Découvrir alors qu'Il est vivant, activement vivant au cœur de nos existences, non forcément de la manière dont nous voudrions qu'Il soit, mais de sa manière à Lui de faire de nous des vivants libres. Dans un livre qui avait pour titre « Ce Dieu absent qui fait problème », l'auteur détaillait bien une certaine absence de Dieu derrière toutes ces représentations et autres masques que l'on peut coller à Dieu, derrière lesquels Il n'est pas et ne veut pas se laisser enfermer. Comme Cléophas et son compagnon, c'est volontiers qu'Il nous rejoindra alors que nous ne l'attendons pas ou que nous ne l'attendons plus vraiment, déçus et désemparés comme eux. Il les rejoint dans leur incompréhension et leur déception, certes, mais aussi dans une sorte d'espérance qui ne semble pas totalement éteinte en eux. Et doucement, Jésus va en quelque sorte souffler sur ces braises de leur attente toujours présente, rendant leur cœur tout brulant. Car, tous désemparés qu'ils sont, avant que Jésus les rejoigne, ils cherchent encore à comprendre par leurs propres moyens.

Parlant de Jésus, ils vont comme le rendre présent puis le reconnaître ou plutôt le connaître vraiment dans sa vérité de Ressuscité des morts à la fraction du pain. Désormais sa mort sur la croix devra prendre sens sans plus être une absurdité désespérante. Après les Ecritures expliquées, après la Parole de vie dilatant leur cœur, c'est donc à la fraction du pain qu'ils Le reconnaissent enfin, à la fraction du pain que Jésus se donne alors à eux et les invitent alors à quitter leur stérile désespoir pour effectuer à leur tour une conversion en opérant un véritable demi-tour pour retourner témoigner à Jérusalem qu'Il est vivant.

A nous aussi d'entrer dans cette conversion de nos attentes et de trouver par cette reconnaissance du Ressuscité dans l'ordinaire de nos vies ce que nous pouvons donner de meilleur et qui ne peut venir que de bien plus loin que nous, même si c'est très peu en apparence : les cinq pains et deux poissons d'un petit garçon ont suffi pour Jésus à nourrir les foules. Oui, n'ayons alors pas peur de nos lenteurs de cœur à croire et du peu que nous pensons avoir. Et comme le suggèrerait saint Paul aujourd'hui, ne perdons pas de temps à nous morfondre pendant le temps où nous résidons ici-bas en étrangers, mettons notre foi et notre espérance en Dieu qui l'a ressuscité d'entre les morts et soyons davantage des témoins vivants avec, autant que possible, des têtes de ressuscités.

F. Philippe-Joseph