2° Dimanche de Pâques ou de la Divine Miséricorde (A) Jn 20, 19-31
Frères et sœurs, aujourd'hui, c'est pour tout croyant le jour de saint Thomas.
Car, vous le savez bien, des enquêtes statistiques ont largement montré que l'on pouvait se dire croyant et catholique et ne pas croire à la Résurrection ou avoir bien du mal à y croire.
Pourtant, comme le dit avec force saint Paul, s'il n'y a pas de résurrection, tout le reste est du vent et ne rime à rien, notre religion est vide et vaine. Car la foi chrétienne n'a pas pour objet un projet de société, ou la promotion du bien, ou les valeurs qui rendent heureux… Non, notre foi a pour objet la victoire du Christ sur la mort et rien de moins. Notre espérance va jusque là. C'est cela que raconte Pâques et la foi chrétienne, et Pâques est notre unique fête, « LE Jour », le jour unique qui ne passe pas, notre unique célébration tout au long de l'année, et toutes les autres fêtes chrétiennes ne sont que des échos à celle-là qui dit la victoire du Christ sur la mort. Chacune de nos eucharisties, chacune de nos prières quotidiennes dans le temps des hommes pointe vers cet évènement, ce jour-là, soleil éternel qui ne passe pas.
Alors, le Ressuscité, j'aimerais moi aussi parfois, comme Thomas, l'approcher, le voir, le sentir, en faire l'expérience, une fois pour toutes. Une petite fois pour toutes qui me suffirait pour tout le reste de ma vie.
En fait, Thomas est un curieux bonhomme. Il nous est dit avec insistance, que son nom signifie « Jumeau », mais on ne voit jamais son jumeau, et tout au contraire, il apparaît à Pâques comme le disciple singulier, celui qui marche à contre-temps, absent au moment-clé… Alors ? Frères et sœurs, Thomas est un jumeau dépareillé, parce que, dans le combat de la foi, il est notre jumeau.
Notre évangile d'aujourd'hui est une invitation à l'expérience pascale, la vraie, la pleine, l'unique qui vaille la peine. Les paroles dites à Thomas sont pour nous : « Avance ta main, vas-y, pose tes doigts là sur moi, touche-moi, enfonce ta main, là dans mes plaies, n'aie pas peur, c'est bien moi, je suis là, avec toi ! » Où et comment pouvons-nous entendre ces paroles ? Et quelle est cette plaie du Ressuscité ?
Eh bien, là où son corps lui fait mal aujourd'hui encore, ce qui le fait souffrir dans son corps, dans son Église. Les lésions n'y manquent pas. Et la souffrance des petits lui fait mal, celle des pauvres, des persécutés, des incurables, l'injustice, la guerre et la haine, tout cela lui fait mal. Ces propos-là, Jésus n'avait pas attendu la Résurrection pour les tenir, il disait : chaque fois que tu accueilles un tout petit, c'est moi que tu accueilles, chaque fois que tu t'intéresses au plus petit, au plus mal loti, au plus mal en point, c'est à moi que tu as à faire, c'est moi que tu rejoins, que tu touches.
Pour faire l'expérience du Ressuscité, oser s'avancer vers les blessures qui m'entourent, à portée de main. Pas tant les grandes failles et fractures du monde dont parlent les médias sans vergogne et avec voyeurisme, que les petites, si proches. S'avancer seulement et modestement vers les petites taches sombres qui sont là toutes proches de moi tous les jours et bien sûr, d'abord dans son corps qui est l'Église. D'abord soigner les petits boutons à portée de main.
Est-ce à dire alors qu'il n'y a d'expérience du Ressuscité que négative et douloureuse ? Sûrement pas.
D'abord parce que s'approcher de ceux qui sont plus petits, faibles, mal en point, donne à celui qui le fait de découvrir la vie qui les habite. Il est difficile de se l'avouer, mais notre grande tactique par rapport à ces réalités gênantes, c'est l'enterrement. Nous enterrons ce qui ne nous intéresse pas, nous faisons comme s'ils n'existaient pas ; c'est bien connu, et ça marche un temps, mais à chaque fois que je m'éloigne de ces fragilités extérieures, je m'éloigne aussi des miennes, je mets des œillères, je me bouche les oreilles, jusqu'à que ce que survienne une crise plus grave.
Ce que m'apprend le corps du Ressuscité, à moi le jumeau de Thomas, c'est que les blessures sont là sur son corps vivant. C'est la vie qui porte cette marque et non pas la mort. La mort ne souffre de rien.
Ceci me rappelle l'histoire de notre Père Stanislas, un jour où il revenait des entretiens de Bichat, qui rassemblaient chaque année plusieurs milliers de médecins et chercheurs. Il nous avait rapporté ceci : cette année, un grand ponte a fait une déclaration très intéressante, un diagnostic décisif : « si vous avez plus de soixante-cinq ans, et qu'un beau matin, en vous réveillant, vous n'avez mal nulle part… …eh bien… c'est que vous êtes mort ! »
Diagnostic : seule la vie est capable de souffrir, et la souffrance est encore un signe de vie. Déjà le bébé qui naît commence par crier…
Second corollaire positif de cette approche des points douloureux, seconde contrepartie, la foi elle-même qui naît d'une telle expérience. La foi est une confiance toute nouvelle, une source de courage qui apparaît lorsque je vois la force qui est à l'œuvre chez des gens fragiles.
« La foi en Dieu de ces hommes devient la nôtre. Elle devient notre courage… Il existe entre le courage et la foi un double lien. Car s'il faut du courage pour croire, la foi est aussi une source de courage. Dieu est cette force qui nous manque ; autrement dit, Celui qui éveille la force que nous ignorons en nous-même. » (Henri Hatzfeld, Naissance des dieux, p.174)
Lorsque je me découvre moi-même capable de m'approcher de tel ou tel point douloureux de la vie, que ce soit la mienne ou celle des autres, je découvre qu'un Autre m'a donné la main, m'a soutenu dans ma faiblesse, un Autre a éveillé en moi une force dont j'étais au départ parfaitement incapable. « Par la foi, Dieu nous donne d'oser ce que nous ne pourrions pas oser sans lui. » (ibidem)
Cette présence en moi d'une autre force que j'ignorais, l'Esprit Saint, c'est l'expérience de la vie du Ressuscité, avec nous, chaque jour, jusqu'à la fin du monde.
F. David