26° Dimanche du TO*A Mt 21, 28-32

Chaque fois que je dois faire ce qu'on appelle une homélie, c'est-à-dire un entretien familier, et que je me mets devant mon ordinateur pour essayer de dire quelque chose, je suis pris de doute : à quoi bon ?
A quoi bon répéter toujours les mêmes choses qui seront oubliées moins de cinq minutes après ?

On demanda un jour à un vieux frère du monastère ce qu'il pensait des beaux enseignements de son P. Abbé. Il répondit : je ne sais pas trop ce qu'il dit, mais j'ai plaisir à écouter sa petite musique qui me berce… Ou encore, cet autre frère qui félicitait son Père Abbé pour ses commentaires très érudits et qui lui avouait : tu es vraiment doué, le Seigneur t'a accordé un don, il t'a fait digne d'un don, digne d'un don, digne d'un don, c'est pourquoi tu as l'air un peu cloche… ! Peu après, ce P. Abbé trappiste partait en Afrique pour réapprendre la simplicité du langage.

Alors, à quoi bon les grandes envolées, les sermons construits selon les règles oratoires ? St Jean Chrysostome, grand prédicateur s'il en fut, se désespérait que ses splendides homélies où l'on se bousculait pour l'écouter, n'entraînaient aucune conversion… « si au moins je pouvais faire rougir un seul d'entre vous » se lamentait-il ! …et, malgré cela, il continuait à prêcher ! Et cela lui valut la colère de l'impératrice et l'exil où il mourut…

Jésus lui-même s'est plaint du peu de retentissement de sa parole : « vous êtes donc bouchés, aveugles et sourds ? » et « jusqu'à quand vais-je devoir vous supporter ? » et dans le passage d'évangile que nous avons lu tout à l'heure : « après avoir vu tout cela, vous ne vous êtes même pas repentis ! » Comme les prophètes avant lui, Jésus constate que sa parole glisse sur les cœurs comme l'eau sur les plumes d'un canard ! Pourtant, il va continuer à parler jusqu'à ce que sa parole soit rejetée pour sortir vivante du tombeau.

Paroles, paroles, paroles que le vent emporte comme feuilles mortes ! Rares sont celles qui restent gravées dans la mémoire, rares sont les paroles qui font vivre.
Mais nous ne sommes pas là chaque dimanche pour nous torturer le ciboulot ou tirebouchonner nos cœurs, nous sommes là pour nous unir au repos de Dieu, reposer nos cœurs, nos corps et nos cerveaux fatigués par une semaine de travaux et de soucis, nous sommes là pour écouter la musique des anges qui éveillent en nos cœurs un grand désir d'aimer.

Ecoutons cette parole d'amour que Jésus prononce au fond de notre cœur, laissons l'Esprit Saint graver sur nos cœurs de chair le Nom du Père, source de tout amour, de toute vie, de tout bien.
Oublions tous les sermons, oublions tous les bouquins pour être attentifs au désir profond de vie qui sourd du fond de nos cœurs et rendons grâce à Dieu pour ce désir qui nous fait tendre vers lui.
« Comme un cerf altéré aspire après l'eau vive, ainsi mon aspire après toi mon Dieu » chante le psalmiste, et Jésus dit à la Samaritaine « si tu savais qui est celui qui te parle, tu lui aurais demandé l'eau vive ! »
Et dans nos messes solennelles comme dans les plus humbles messes de village, tout converge vers cet instant unique où toute parole disparaît dans la communion avec la source-même de toute vie.

F. Pierre