13° Dimanche du TO*A Mt 10, 37-42

Frères et sœurs, la liturgie nous offre chaque dimanche un passage de l'Évangile, cette année – la plupart du temps – un passage de saint Matthieu.  Cela a d'indéniables avantages, mais recèle cependant un inconvénient : nous faisons du saute-mouton dans l'Évangile, sans le lire dans sa continuité, puisque les passages lus le dimanche ne se suivent souvent pas immédiatement.

Aussi frères et sœurs, c'est peut-être une idée bonne que de lire durant la semaine ce qui sépare les Évangiles du dimanche. Ce petit exercice s'avère tout à fait indispensable aujourd'hui. Nous nous apercevons en effet que cet Évangile clôt le discours de Jésus aux Apôtres, dont nous avions commencé la lecture il y a deux dimanches, avec quelques trous entre les dimanches.

« Jésus disait à ses Apôtres » Ainsi commence l'Évangile de ce jour. En lisant l'introduction du discours de Jésus – lue il y a deux dimanches – nous voyons que les douze Apôtres sont des disciples que Jésus a spécialement appelés.
Frères et sœurs, nous sommes tous des disciples, c'est-à-dire ceux qui suivent le Christ. Parmi nous, il y a celles et ceux que le Christ a plus particulièrement appelés ; mais gardons-nous de penser que ce sont uniquement les prêtres, les moines et les religieuses ! Ce sont aussi les personnes mariées ou célibataires qui ont ressenti un appel du Christ à lui appartenir davantage, à le suivre plus profondément. Et il y en a dans notre assemblée.

« Jésus disait à ses Apôtres », c'est-à-dire aux disciples qu'il a appelés : celui qui aime son père ou sa mère, son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi.
Les notes de nos Bibles indiquent qu'il y a deux mots grecs pour dire "aimer" et que, sous la plume de Matthieu, celui qui est ici employé a un sens péjoratif. Matthieu l'emploie aussi quand il parle de ceux qui "aiment" les premières places et "aiment" prier avec ostentation. Donc l'amour dont il est question est un amour mal posé, en déséquilibre.
Voilà un élément important à intégrer dans notre lecture de cet Évangile.

Mettons en relation ces deux éléments pour notre temps : Jésus s'adresse à celles et ceux qui ont ressenti un appel particulier à Le suivre et Il les met en garde contre un attachement excessif à leur famille. Cela nous permet d'entendre cette phrase d'Évangile sur sa juste tonalité.

Cette parole du Christ n'a pas pris une ride : l'expérience montre qu'en notre temps il y a des attachements excessifs à sa famille, dans toutes les formes de vie chrétienne.
Un ami prêtre m'a raconté qu'il avait rencontré un religieux d'une cinquantaine d'année qui avait laissé son téléphone portable allumé. Et voilà que la maman du religieux l'appelle. A sa grande surprise, mon ami a vu son interlocuteur littéralement se métamorphoser en parlant à sa maman comme un petit enfant.
De l'autre côté de la relation parent-enfant, j'ai rencontré un homme qui revenait de visiter sa vieille maman. Il m'a confié être un peu exaspéré parce que sa maman l'appelle : mon petit… même s'il fait 1 mètre 95 ! Il lui a dit : mais maman j'ai soixante ans ; elle lui a répondu : pour moi, tu restes toujours mon petit. C'est délicieux, c'est touchant, mais ce n'est pas forcément très ajusté, pas plus que l'attitude enfantine du religieux juste avant. 

La Parole de Dieu de ce jour est une lumière pour tout disciple du Christ, sur le terrain de nos relations familiales, alors même que nous savons combien elles sont complexes, souvent difficiles et parfois très culpabilisantes.
C'est sur ce terrain qu'il nous faut accueillir la Parole de Dieu. Elle peut être libérante : elle est un interlocuteur qui vient, au nom du Christ et par l'Esprit-Saint, nous "désenfermer" de liens familiaux complexes.
Ainsi, il n'y aura pas que la relation parents-enfants ; il y aura aussi le Christ. Cela pour ceux qui ont reconnu un appel particulier du Christ dans leur vie, mais aussi par extension pour chacun de nous, si nous le désirons. C'est là qu'une traduction proche du texte grec de l'Évangile nous éclaire : qui aime père ou mère, fils et fille au-dessus de moi n'est pas digne de moi.

Poursuivons notre réflexion, le plus délicatement possible. « L'homme quittera son père et sa mère » trouve-t-on dès les premières pages de la Genèse. Loi fondamentale de l'existence, mise dans la bouche du Créateur, ce qui n'est pas anodin. Là aussi, comme dans notre phrase d'Évangile, il y a non seulement les parents et les enfants, mais aussi le Créateur, comme interlocuteur. La distance, le fait de "quitter" ses parents est une loi de la vie et une mission reçue de Dieu, avec la force de sa Parole. Si Dieu est un interlocuteur dans la relation parent-enfant, alors Il peut être une aide pour vivre ce qui peut se révéler difficile.
« L'homme quittera son père et sa mère » ; cela peut aussi nous aider au moment de la mort. La mort de nos parents, certes le plus tard possible, est une loi de l'existence et une loi de la Vie – avec un grand V – pour les chrétiens. La foi au Christ Ressuscité, notre lien vivant avec Lui, peut certainement nous aider à vivre ce moment difficile en humanité. Et aussi à nous y préparer, dans la foi ; c'est-à-dire nous mettre devant l'inéluctabilité de la mort.

Frères et sœurs, en tout cela, il s'agit de notre lien avec le Christ : un lien existentiel, permanent, intense, vivifiant et si fort qu'il vient transformer concrètement nos vies, et déjà les ressusciter.
Ainsi soit-il pour chacun de nous.

F. Jean-Jacques