8° Dimanche du TO*C Lc 6,39-45

Il y a beaucoup d'images dans l'évangile d'aujourd'hui, et même trop ; ça part un peu dans tous les sens.
Il y a les deux aveugles qui tombent dans un trou, il y a la paille et la poutre, et puis l'arbre et son fruit, et encore la parole qui déborde du trésor du cœur.

Parce que j'aime la peinture et la beauté, je suis touché de ce que Jésus prend souvent l'image de l'œil : ça l'intéresse, l'œil. Il faut dire que c'est une merveille, l'œil humain. Et pourtant, il y a quelques jours dans l'évangile, Jésus osait conseiller à un disciple de s'arracher un œil plutôt que de se laisser bloquer par ce que son œil croyait voir. « Mieux vaut entrer borgne dans le royaume des cieux plutôt que d'aller griller avec tes deux yeux dans la géhenne. »

Nos yeux sont précieux mais ils peuvent nous égarer…

C'est avec les yeux qu'on n'y voit que du feu, qu'on se met le doigt dans l'œil jusqu'à l'omoplate. Avec les yeux aussi qu'on juge un peu de tout, qu'on fait les gros yeux, les yeux noirs, qu'on fronce les sourcils pour dire sa réprobation. Eh bien, Jésus nous met en garde : le jugement de nos yeux n'est pas infaillible. L'image de la paille et de la poutre est devenue proverbiale pour dire le possible aveuglement de nos jugements. Elle exprime la réalité très forte que l'œil, même s'il est grand ouvert et très performant, ni myope, ni astigmate, ni presbyte, ne se voit pas lui-même. L'œil est aveugle à sa propre réalité.

Nous avons aujourd'hui des miroirs partout, plus grands et plus nombreux qu'il ne faut, des miroirs parfaits. À l'époque de Jésus, ça n'existe pas, les seuls miroirs sont en métal poli, et l'image reste toujours un peu floue, c'est ce que dit Paul : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. »

Alors, frères et sœurs, connaissez-vous l'histoire de Monsieur Leeuwenhœck ?

C'est l'inventeur, non pas du miroir moderne, mais du microscope, au XVII° siècle aux Pays-Bas. Or c'était un amateur, un autodidacte, pas un scientifique de formation, il fut d'abord drapier de son métier, il coupait du tissu, emballait du tissu, vendait du tissu. Mais à partir du compte-fil qui lui servait à observer le tissu, il met au point, petit à petit, un outil extraordinaire qui lui permet de découvrir et de décrire un monde encore inconnu, les bactéries, les protozoaires, les spermatozoïdes…

C'est tellement extraordinaire que les scientifiques n'y voient rien et n'y croient pas. La plupart de ses découvertes sont restées lettre morte pendant encore un siècle après lui. S'il avait été savant, il n'aurait rien vu. Pourquoi ? Parce que ce qu'on connaît s'interpose devant ce qu'on voit, ce qu'on connaît fait écran, empêche de croire, on n'en croit pas ses yeux. Plus qu'on ne connaît vraiment ici-bas, on reconnaît ce qu'on sait déjà. Il y a des a priori qui s'imposent, qui s'interposent.

Notre ignorance est évidemment un obstacle, mais nos connaissances aussi peuvent devenir un obstacle, une poutre dans nos yeux qui barre la vue à la vérité, à la nouveauté de la vérité, à l'espérance même d'une nouveauté.

C'est vrai pour les choses, pour les protozoaires, mais c'est surtout vrai pour les personnes, dans nos relations interpersonnelles. Nos proches, nos frères, nos sœurs, notre prochain, ont absolument besoin que nous croyions en eux, c'est-à-dire que nous renoncions à dire : « Toi, je te connais, je te connais bien, je te connais comme si je t'avais fait ». En général, ce qui suit n'est pas flatteur. Non ! Je veux CROIRE en toi, croire ta parole aussi, te faire confiance, au-delà de mes a priori, de ce que je crois savoir, de mes soupçons et de mes peurs.

C'est qu'au fond, nous l'aimons beaucoup, notre poutre, elle nous protège, elle nous sert de rembarde, elle protège notre œil, elle nous évite de devenir trop vulnérables, trop crédules, trop confiants.

Toute la difficulté de faire sa place au Christ dans nos vies vient de là : nous croyons le connaître, comme les gens de Nazareth croyaient connaître le fils du charpentier. Croire EN Jésus, c'est commencer par reconnaître que nous ne le connaissons pas vraiment, et mieux l'écouter, écouter sa parole.

Rappelez-vous la dernière parole de Jésus, après la guérison de l'aveugle-né, à l'adresse de ceux qui croient voir et savoir : « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : 'Nous voyons !', votre péché demeure. » (Jn 9, 41) C'est le même Jésus qui a déclaré, juste avant : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » (Jn 9, 39)

Chaque eucharistie nous accoutume à ce mouvement spirituel, consentir à nous reconnaître aveugles, et commencer à croire pour de bon, nous laisser guider par Celui qui est la lumière du monde, non pas par son image, mais par sa parole.

Frère David