2° Dimanche de Carême B Mc 9, 2-10

Frères et sœurs, vous avez peut-être déjà observé, p.ex. au Mont St Michel, la marée haute qui arrive sur la plage et la couvre complètement et puis la marée basse qui dévoile le sable de la plage, des pierres du fond de la mer. C'est après ce mouvement que sur certaines plages de la Mer Baltique, nous pouvons trouver des morceaux d'ambre.

Un mouvement semblable aux marées existe aussi dans nos vies et dans notre foi. Comme la marée haute, des évènements, des soucis, des souffrances, des pensées, peuvent nous envahir et voiler le sens de notre vie, le sens de notre foi. Ce sens se trouve pourtant dans les profondeurs, au-dessous de l'eau, au-dessous des éléments, des soucis. Quand la marée basse se produit, elle découvre ce fond et nous sentons que notre vie a un sens. Cette expérience peut se produire dans notre vie souvent ou rarement. Nous connaissons des saints, comme S. Jean de la Croix ou S. Thérèse d'Avila, qui sont passés par de longues nuits de non-sens, de profonds doutes dans leur foi.

Pour les apôtres de notre évangile cette révélation du sens est advenue paradoxalement dans un nuage qui est censé de couvrir plutôt que de dévoiler quelque chose. Pourtant c'est cette expérience de se trouver enveloppé par une nuée, où l'horizon est voilé, c'est cette expérience qui leur dévoile le Sens par excellence : le Dieu aimant et son Fils aimé : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » Les disciples sont là, un peu perdus, avec leurs histoires personnelles, avec leurs personnalités, avec leurs échecs et leurs réussites, leur bonne volonté et leurs péchés. Le Sens, le Christ, se trouve au milieu d'eux. Sa lumière éclaire de l'intérieur leurs vies, leurs histoires.

La présence de ce Sens, de cette Lumière dans leurs vies n'a pas toujours été si évidente. Parfois elle a été couverte par une « marée haute » des hostilités des pharisiens et des savants à leur égard, par l'angoisse au Mont des Oliviers, pendant le procès de Jésus, par sa souffrance et sa mort sur la Croix. Là, tout semblait perdu. Un non-sens. La nuit. Ils se sont presque tous enfuis, cachés, Pierre a renié Jésus.

Nous pouvons observer ce mouvement des « marées » aussi dans la foi d'Abraham. Bien que Dieu lui ait promis une descendance innombrable dans la lignée de son fils Isaac, Abraham semble être envahi par des doutes, par un non-sens, par quelque chose de destructeur, de l'autodestructeur aussi. Dans cette nuit de la foi, Abraham entend Dieu lui demander de sacrifier son fils. Est-ce vraiment Dieu qui le lui demande ou c'est son état intérieur ? Et si c'est Dieu qui lui parle, est-ce qu'il a bien entendu ? Rachi, un rabbin français du XI°s., soutient qu'Abraham a dû mal entendre la Parole de Dieu, la mal interpréter. En effet, dans la phrase : « Tu l'offriras en holocauste », le verbe « offrir » a la même racine que le mot « holocauste » (עֹלָה - 'olah). On pourrait donc entendre : « sacrifie-le en sacrifice / en holocauste » ou « offre-le en offrande ». Rachi le traduit par : « fais-le monter ». Selon ce rabbin, Dieu a demandé à Abraham de faire monter son fils, pas pour qu'il l'immole, mais « pour donner à la personne d'Isaac le caractère d'une offrande à Dieu. » L'offrande est ce qu'on fait monter vers Dieu, mais tout ce qu'on fait monter vers Dieu n'est pas forcément un sacrifice.  

En tout cas, Abraham monte avec son fils Isaac sur la montagne de Moriah avec l'intention de le sacrifier. Ils avancent tous les deux dans ce non-sens, dans cette ambiance dramatique, mais en même temps dans une certaine foi. Le dévoilement, la « marée basse », se produit une fois en haut ; elle dévoile le sens de l'ordre de Dieu. Dieu empêche Abraham de tuer son fils. L'idée de sacrifier un être cher pour Dieu peut être même perçu ici comme une offense à Dieu. Abraham découvre que Dieu ne veut pas de sacrifices (en tout cas pas des sacrifices humains). En Abraham s'effectue une délivrance, une délivrance du fantasme du sacrifice, qu'il imaginait comme accès privilégié à Dieu. Abraham est libéré d'une sorte d'obsession de la mort, de la destruction. Il se décide pour la vie, la sienne et celle d'autrui, celle de son fils Isaac.

Frères et sœurs, en tant qu'êtres humains nous sommes faillibles et nous pouvons nous tromper dans notre interprétation de la Parole de Dieu. Couverts parfois par des hautes marrées de nos convictions inébranlables, de nos émotions, de nos préoccupations, de nos souffrances, nous ne voyons plus le fond de la mer, le sens des choses, de la vie. Alors, rappelons-nous qu'au fond de la réalité telle qu'elle est, il y a ce Sens éternel, Dieu aimant, Dieu qui veut la vie, Dieu qui est la Vie.

Que l'Esprit Saint nous aide, comme il l'a fait pour les disciples sur le Mont de la Transfiguration et pour Abraham sur le mont Moriah, à nous ouvrir à ce Sens, à une Vie plus vaste que nous, à l'Amour plus grand que le nôtre, à la lumière de Dieu, et de l'accueillir en nous, dans nos vies.

fr. Maximilien