32° Dimanche du TO*C Lc 20, 27-38

D'un côté, sept frères et leur mère, c'est-à-dire sept fils ; ils meurent, mais ils croient à la résurrection, c'est même pour cela qu'ils ne craignent pas de mourir martyrs. De l'autre, sept frères encore, avec une seule et même épouse, qui meurent tous sans laisser d'enfants : histoire inventée de toutes pièces par des sadducéens qui ne croient pas à la résurrection. À l'époque des martyrs d'Israël, comme à celle de Jésus, de tout temps et de nos jours encore, il y a ceux qui croient à la résurrection et ceux qui n'y croient pas.

Frères et sœurs, à quoi tient la différence ? Elle se joue peut-être dans l'importance que l'on accorde soit au mot “fils”, soit au mot “enfant”. Dans notre évangile, il y a bien deux termes grecs différents, huios et teknon, que malheureusement notre traduction en français ne permet pas de distinguer, les deux ayant été rendus par le même mot “enfant”.

L'enfant, avoir des enfants, c'est la préoccupation qui sous-tend et qui justifie la loi du lévirat. Dans une perspective où il n'y a pas de résurrection, le seul moyen pour l'homme d'imaginer que quelque chose de sa vie se prolonge après sa mort, c'est d'avoir une descendance, et cela à tout prix. Finalement, le cas d'école des sadducéens, où les sept frères et l'épouse meurent tous sans enfant, alors qu'il était imaginé pour tourner en ridicule la résurrection, met tout autant en évidence l'échec et la non-pertinence de cette forme de “survie” illusoire à travers des enfants. C'est comme si la seule raison d'être des enfants était de compenser, de contrecarrer la mort inéluctable sur cette terre des parents.

Or Jésus, loin de dénigrer ou mépriser le mariage et la procréation, invite à en dépasser une conception utilitariste, presque matérialiste, et leur ouvre une dimension nouvelle lorsqu'il parle de « ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection d'entre les morts » : ils « ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir ». « Semblables aux anges », c'est-à-dire entièrement attachés à servir et louer Dieu, « ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection », dit notre traduction (mais il faut entendre : “fils” de Dieu et “fils” de la résurrection), en opposition aux “enfants” (entendons : aux “fils”) de ce monde.

On sait que ces expressions sont la transcription grecque d'un sémitisme, il n'empêche : lorsque Jésus veut nous faire envisager le monde de la résurrection, il nous conduit à passer du souci d'avoir des enfants, à celui d'être fils et filles de Dieu, et non pas de ce monde. Par sa réponse aux sadducéens, il nous libère ainsi à la fois des représentations trop simplistes que nous pouvons nous faire de la résurrection, et de l'espoir trompeur d'une pseudo-survie ici-bas que nous pourrions fonder sur ce qui resterait après nous et que nous aurions mis au monde, non seulement des enfants, mais toute autre réalisation, nos œuvres…

Quand on croit à la résurrection, ce qui compte, ce n'est plus ce qu'on a et qu'on laisse après soi à sa mort, enfants ou autres, ce qui compte, hier, aujourd'hui et demain, c'est d'être fils ou fille de Dieu, de ce Dieu qui « n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants » et pour qui, tous, nous vivons. Certes, Abraham avait reçu de Dieu la promesse d'une descendance nombreuse (on est toujours dans le “beaucoup d'enfants”), mais à Jésus, lui, le Fils unique, le premier-né d'entre les morts, c'est une multitude de frères qui fut promise (cf. Rm 8, 29). Et saint Paul nous a bien appris à passer de la descendance charnelle d'Abraham à sa descendance spirituelle dans la foi.

Oui, la résurrection est et restera toujours une question de foi et comme elle a partie liée avec notre filiation divine en Jésus Christ, comme toute filiation, elle se reçoit, elle est de l'ordre de la grâce. Nous devons abandonner toute prétention à pouvoir l'assurer, la garantir par nous-mêmes : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ! » (Mt 16, 25 ; Mc 8, 35 ; Lc 9, 24) Il s'agit de nous croire fils et filles dans le Fils, et, par cette foi, d'être sauvés ! Jésus lui-même, y compris dans cette controverse avec les sadducéens et bien qu'il fasse appel à l'autorité scripturaire de Moïse, n'est venu apporter ni preuve ni démonstration de la résurrection, mais mieux que ça, il l'inaugure, la réalise et nous la fait partager.

Après les sept fils et leur mère, après les sept frères et leur épouse, ne pouvons-nous pas évoquer aussi la Samaritaine de Jn 4 ? Elle avait déjà eu cinq maris, et l'actuel, le sixième donc, n'est pas son mari, lui dit Jésus. Mais alors, ce Jésus, rencontré au bord du puits de Jacob (« Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob »), ce Jésus arrivé en septième position, ne figure-t-il pas pour elle, pour l'Église, pour chacune de nos âmes, le véritable Époux ? Si nous le croyons, frères et sœurs, alors approchons-nous tout à l'heure de l'autel, mangeons et buvons ce qu'il nous y donne et qui « deviendra en [nous] source d'eau jaillissante pour la vie éternelle » (Jn 4, 14).

Amen.

F. Jean-Roch