24° Dimanche du TO*A Mt 18, 21-35
Chers frères et sœurs, aujourd'hui Jésus nous demande de compter avec lui, d'apprendre à compter comme Jésus compte, comme la Bible compte, comme Dieu compte, et c'est très différent de ce que nous avons appris à l'école. Alors, même si le niveau à l'école baisse dangereusement, essayons de nous rappeler et d'assimiler l'une des toutes premières leçons d'arithmétique biblique.
C'est la leçon du 7. Pierre demande : « jusqu'à 7 fois ? » Jésus répond : « 70 fois 7 ».
Rappelez-vous le début de la Genèse. Vous connaissez ça par cœur. Dieu compte avec nous : 1°jour, 2°jour, 3° jour, etc, jusqu'à… 7 ! Le grand poème des 7 jours de la création. La grande semaine inaugurale, en grec hebdomadè, « hebdomadaire ». La semaine, c'est ce qui se répète sans cesse, et c'est pourquoi Jésus renchérit sur l'offre généreuse de Pierre, « Je ne te dis pas jusqu'à 7 fois, mais 70 fois 7 », autant dire inlassablement, sans compter.
Dans l'évangile, il y a un autre 70 très important : les « disciples envoyés en mission » : 70, autant dire tous. Autant qu'il y a de disciples, il y a des envoyés, des missionnaires, zéro installé plan-plan, non, tous missionnés, missionnaires…
Autre résonance encore, bien connue, résonance refrain dans la Bible : les nations. 7 nations de Canaan, 70 nations dans le monde, 70 traducteurs pour la Bible en grec, la Septante. Le monde immense, les langues innombrables du monde plus grand qu'on ne pense, les dialectes, c'est du 7, indéfini, plus nombreux et divers qu'on ne pense… Alors, de ce fait, la seule langue biblique, ce n'est pas l'hébreu, ce n'est pas le grec, ce n'est pas le latin, c'est… la « traduction », cet effort pour rejoindre l'autre en sa différence, sa diversité. Une mission universelle : la traduction.
Chacun de nous, frères et sœurs, nous avons à TRADUIRE notre christianisme, notre foi, dans une façon de vivre lisible, compréhensible par nos proches : effort inlassable, ça s'appelle être disciple, être témoin, 70 fois 7 fois, 7 jours sur 7.
Vous voyez, les magasins l'ont compris avant nous, la leçon biblique, 7 sur 7, et internet aussi, parce qu'ils savent très bien compter, ils ont compris avant nous que le fond du fond de l'affaire, c'est l'arithmétique biblique : puisque les humains mangent tous les jours, on va vendre et acheter tous les jours… Alors, d'accord, ils n'ont pas lu jusqu'au bout la leçon biblique, la leçon du sabbat, la leçon d'un dimanche. Oh, ils tournent autour quand même, chaque fois qu'ils proposent du gratuit, du cadeau, et c'est une autre leçon d'arithmétique qui rejoint celle d'aujourd'hui dans l'évangile. La théologie a un grand mot, un gros mot pour ça : la « grâce » ! En plein dans le mille ! Chaque fois que la Bible nous apprend à compter, elle nous fait lever le nez pour regarder l'horizon, et l'horizon, c'est Dieu, c'est la grâce, le don parfait, le totalement gratuit et gracieux.
La première leçon d'arithmétique, la leçon du 7, ne s'arrête pas à Gn1, non ; le grand B est en Gn4 et 5, indissociable de Gn1.
Jésus le sait bien quand il répond à Pierre : 70 fois 7 ! Il est en train d'appliquer le grand B.
Le premier humain marqué du 7, nourri au 7, dopé au 7, s'appelle Caïn. Vous voyez, c'est du connu, tout ça. Caïn a tué son frère Abel et le voilà qui s'enfuit, qui se cache, qui a peur d'être tué à son tour, « le premier venu me tuera ! » Dieu met un signe sur lui, pour le protéger : « Si quelqu'un tue Caïn, Caïn sera vengé sept fois. »
Ainsi commence l'humanité, la civilisation : par la peur d'une vengeance, d'une rétribution, d'une justice humaine impitoyable.
Mais il faut lire le ch.4 un peu plus loin… Caïn a un descendant qui s'appelle Lamek. Ce mec, ce Lamek, il se prend pour Super-Caïn, Rambo 2 ; le voilà qui déclare à qui veut l'entendre : 'attention, maintenant, faites gaffe, parce que je le déclare solennellement, si vous me faites la guerre, « Caïn sera vengé 7 fois, et Lamek 77 fois »
Ça y est, c'est nous, c'est la loi impitoyable de la vengeance, de la rétribution et de la peur de la rétribution. Dieu avait voulu protéger Caïn, tout meurtrier qu'il soit, et cette protection s'est muée en malédiction. La justice tout humaine ne sait pas sortir de ce dilemme. La justice fait la police, punit, enferme, condamne.
Ce que Jésus enseigne dans sa parabole est lumineux. Regardez le débiteur impitoyable. Il a été pardonné, on lui a remis une dette incommensurable, mais lui n'y voit que du feu. Aussitôt pardonné, il oublie. C'est la confession coup de torchon : effacé, y a plus rien. Bougre d'âne, tu n'as donc rien compris ? Regarde Pierre, le destinataire de la lecon, Pierre le renégat pardonné, regarde Paul, le persécuteur pardonné : ils ont été marqués à vie par ce pardon, incapables d'oublier et la faute et le pardon sans mesure. Une seule manière d'être chrétien désormais : pardonneur, compatissant sans mesure.
Un chrétien impitoyable, qui prétend régler des comptes, faire justice, au nom du droit ? Billevesée, foutaise, ses compagnons ne s'y trompent pas : toi qui as déjà oublié le pardon, tu veux faire de la justice ? Eh bien en voilà ! Notre civilisation ne sait pas, ne peut pas aller au-delà, elle est seulement experte en grincements de dents, si possible médiatisés. On connaît la fin de l'histoire, et c'est justice à nos yeux…
Frères et sœurs, Jésus nous en supplie aujourd'hui en donnant à Pierre sa leçon d'arithmétique : il n'y a de pardonné que pardonneur à son tour. Impossible de revenir à la vieille justice rétributive, qui n'est qu'un pis-aller. Dieu ne sait que faire grâce, mais si vous voulez de la justice, de la rétribution, vous allez en avoir, c'est ce qui manque le moins : qui fait du mal se fait mal, qui fait du mal déclenche automatiquement la rétribution en cascade, qui prolifère, qui dégénère impitoyablement et se retourne contre lui. Sortez du système, allez au-delà vous-mêmes, devenez des pardonneurs, c'est votre seule porte du salut, autrement vous réveillerez contre vous tous les démons de la pseudo-justice.
Chaque eucharistie nous redit jusqu'où Dieu est allé pour nous pardonner : jusqu'à la Croix incommensurable.
P. David