Décès du fr. Aymeric Archambeaud
Ce vendredi soir 17 avril 2026, après les Vigiles, notre frère Aymeric Archambeaud a été appelé par le Seigneur à passer de ce monde vers Lui. Les obsèques auront lieu à En Calcat, mercredi 22 avril à 15h.
Homélie des obsèques de fr. Aymeric, le 22 avril 2026
Lectures : Lettre aux Ephésiens 1, 3-14 ; Évangile de Jean 6, 35-40,
Frères et sœurs, quand nous levons les yeux la nuit et que nous voyons une étoile briller, cette lumière a quitté son astre il y a des milliers, des millions, voire des milliards d'années-lumière. L'étoile elle-même est peut-être éteinte depuis longtemps, mais sa lumière continue de voyager. Elle traverse l'espace cosmique et arrive jusqu'à nos yeux, intacte, réelle. Autrement dit : une étoile peut être morte et continuer d'éclairer.
Frère Aymeric, qui avait construit ses propres télescopes de ses propres mains, connaissait ce phénomène. Lui qui passait ses nuits à scruter le ciel depuis En Calcat ou depuis le Canigou, il savait que la lumière ne meurt pas avec sa source. Il savait que ce qui a brillé une nuit continue de voyager.
Il est mort la nuit, justement, sous ce même ciel étoilé qu'il aimait tant. Après les Vigiles, comme s'il avait voulu prier une dernière fois dans le noir avec ses frères, envoyer le chant une dernière fois vers ces étoiles qu'il scrutait depuis si longtemps. Et puis, le silence revenu, il est parti rejoindre ce qu'il regardait jusque-là de loin.
« Je suis le pain de vie », nous dit Jésus dans l'évangile d'aujourd'hui. « Celui qui vient à moi n'aura jamais faim ; celui qui croit en moi n'aura jamais soif. » Il ajoute qu'il ne perdra aucun de ceux que le Père lui a donnés et qu'il les ressuscitera le dernier jour.
On peut se demander ce que frère Aymeric pensait de cette promesse, lui qui, ces dernières années, avait un rapport à la pratique religieuse assez personnel, librement négocié avec le Ciel et parfois avec le Père Abbé. Il avait cette façon bien à lui de pratiquer la foi : avec sa propre carte du territoire spirituel, qui ne coïncidait pas toujours exactement avec les cartes officielles. N'empêche, il avait avec Dieu une relation libre et profonde, avec un côté qu'on pourrait appeler « non-standardisé ». Sa foi était construite peu à peu, comme ses télescopes, ajustée, retravaillée au fur et à mesure de ses lectures et ses questionnements.
La rencontre avec Pierre Teilhard de Chardin a été pour lui comme une nouvelle lentille : tout à coup, l'univers entier devenait un lieu de présence de Dieu. Le Christ présent non seulement dans l'église, mais au cœur de la matière, de l'histoire, du cosmos, dans tout. Frère Aymeric pourrait faire siennes ces paroles de Teilhard : « Il n'y a qu'une seule Messe au monde, dans tous les temps : la véritable hostie, l'Hostie totale, c'est l'Univers que, toujours un peu plus intimement, le Christ pénètre et vivifie. Depuis la lointaine origine des choses jusqu'à leur imprévisible consommation, à travers les agitations sans nombre de l'espace sans limites, la Nature entière subit, lentement et irrésistiblement la grande Consécration. Une seule chose se fait, au fond, depuis toujours et à jamais, dans la Création : le Corps du Christ. » (« Panthéisme et christianisme », Comment je crois ?, Paris, Le Seuil, 1969, p. 90.) Un jour, frère Aymeric m'a dit tout simplement : « Pour moi, Dieu est une évidence ».
Comme la lumière des étoiles, la lumière d'une vie comme celle de frère Aymeric ne s'éteint pas. Elle continue de voyager. Elle traverse ceux qui ont côtoyé cet homme joyeux, libre, érudit, parfois cholérique et râleur, profondément vivant, ami des étoiles. Cette lumière est dans cette église aujourd'hui. Elle voyagera au-delà de cette église, au-delà de ce jour, dans nos cœurs, dans notre mémoire, dans l'univers.
Jésus lui-même nous dit dans l'évangile qu'il ne perdra rien de ce que le Père lui a donné : pas une blague, pas une nuit sous le ciel étoilé, pas un kilomètre à vélo, pas une note de flûte, pas un verre partagé en bonne compagnie, pas une prière, pas une page de Tintin ou de Hubert Reeves, pas une heure à la ferme, à la reliure, à la vitrerie, à l'infirmerie, aux services rendus aux autres, pas une cantate de Bach. Saint Paul, dans la lettre aux Éphésiens, dit que Dieu a tout récapitulé dans le Christ - toutes choses, celles du ciel et celles de la terre.
On imagine volontiers frère Aymeric arriver au Ciel avec ses cartes du ciel et son téléscope et demander immédiatement à voir de près ce que même le télescope James Webb n'arrive pas encore à voir. Et quelqu'un, qui ressemble peut-être à Nicolas Copernic, à J.S. Bach ou au capitaine Haddock (avec le chien Milou dans les parages), lui répond en souriant : « cette fois, tu verras sans instrument. » Oui, parce que cette fois, frère Aymeric n'est plus du côté de l'observateur. Il est du côté de la lumière.
Nous le confions au Christ, l'Alpha et l'Oméga de l'univers, celui que fr. Aymeric cherchait depuis toujours. Cette fois, il ne cherche plus. Il a trouvé.
fr. Maximilien
