L'engagement, est-ce encore possible ?
La fragilité de l'engagement marque notre société : dans le couple, dans l'Église, dans la vie consacrée, dans la vie associative, dans le travail ou même dans les amitiés. Les sociologues soulignent depuis plusieurs années un affaiblissement des liens de confiance et des relations durables, alors que les besoins de sens et de lien n'ont pas disparu. Plusieurs études récentes confirment d'ailleurs que la qualité des relations humaines reste l'un des premiers facteurs de bien-être et de résilience. Un paradoxe s'impose : nous aspirons aux liens, mais nous peinerons à les tenir. D'où vient cette difficulté ?
Nous avons appris à valoriser la liberté de choisir, mais nous avons oublié que certaines des plus grandes joies naissent d'un choix maintenu dans le temps. Une amitié qui traverse les épreuves, une vocation assumée, un service rendu avec persévérance : ces réalités ne réduisent pas la liberté. Elles lui donnent de la profondeur et du sens.
Dans la Bible, Dieu se présente comme celui qui s'engage. Il conclut une alliance avec Noé, appelle Abraham, accompagne Israël malgré ses infidélités, guide les prophètes et, en Jésus Christ, manifeste un amour qui va jusqu'au bout. Toute l'histoire du salut repose sur la fidélité de Dieu. À l'origine de tout engagement humain, Dieu s'est déjà engagé pour nous et demeure fidèle, aujourd'hui encore. Cette fidélité n'enferme pas : elle est une liberté qui choisit d'aimer dans la durée.
Dans l'Évangile, Jésus nous invite à demeurer : « Demeurez en moi » (Jn 15,4) ; « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui » (Jn 6,56). Il compare ses disciples à des sarments attachés au cep : la fécondité vient de la persévérance et de la stabilité (cf. Jn 15,1-8).
Malgré la crise de l'engagement, malgré les discours pessimistes, des milliers de personnes continuent chaque jour à se donner aux plus fragiles — dans leurs familles, leurs paroisses, leurs communautés religieuses, leurs associations ou leurs quartiers. Certains restent, d'autres partent. Faut-il s'en étonner ? « L'un des pères vint un jour trouver abba Théodore et lui dit : "Voici que le frère un tel est retourné dans le monde." Abba Théodore lui dit : "Cela t'étonne ? Non, étonne-toi plutôt si tu apprends que quelqu'un a pu échapper à la gueule de l'ennemi." » Ce qui étonne, c'est que tant de personnes demeurent fidèles à leur engagement, à leur promesse, car on trouve toujours mille raisons de partir et peu de rester. Un autre apophtegme l'illustre : « Quand des frères parlent d'Abba Théodore et d'Abba Lucius de l'Enaton, ils disent : "Ils ont passé cinquante ans à tromper leurs pensées". En effet, Abba Théodore et Abba Lucius disaient : "Après la saison froide, nous allons partir d'ici". Quand la saison chaude venait, ils disaient : "Après la saison chaude, nous allons partir d'ici". Ces deux Pères passèrent tout leur temps de cette façon. Nous devons toujours nous souvenir d'eux. »
L'engagement à long terme, est-ce encore possible ? Oui. Pas parce que nous en serions capables par nous-mêmes, mais parce que nous sommes précédés par une fidélité qui nous porte. Les Pères du désert le savaient : on reste un jour après l'autre, en recommençant. Dieu s'est engagé le premier. C'est sur ce fondement, et sur lui seul, que la nôtre devient possible.
* Pour aller plus loin : "Les relations humaines constituent le socle des sociétés résilientes"