Toussaint Mt 5, 1-12a

« Eh non, je ne suis pas un saint ! » L’expression est courante sinon pour se justifier d’une forme de médiocrité, du moins pour avouer ses petits côtés. Je ne suis pas un saint ! Sous-entendu, je ne suis pas parfait et je ne le serai jamais. En plus, comme cela me demanderait des efforts pour y parvenir et que je ne suis pas prêt, non seulement je ne suis pas un saint, mais en plus, c’est pas demain la veille. En fait, je ne me sens tout simplement pas concerné. C’est trop haut et trop loin. Mais alors qu’est-ce que la sainteté et pourquoi j’en arrive à penser qu’elle n’est pas pour moi ?

Pourtant, la sainteté, c’est la chose la plus sérieuse qui soit et peut-être même la plus répandue, sans que l’on sache. Que de sainteté autour de nous, parfois en nous, que nous ne connaissons pas ! Elle est à la portée de tous car c’est la chose la plus simple qui soit. « Simple, me direz-vous, mais non, la sainteté n’est pas simple. Regarde un peu le calendrier : saint Jean-Paul II, immense ; saint François d’Assise, admirable mais pas imitable ; sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, trop pure ; saint Augustin, un des plus grands génies que la terre ait portés ; sans parler des apôtres, des prophètes, des fondateurs d’ordre dont on nous dit des choses incroyables…  Ce sont tous des géants et des géantes. »

Faisons juste attention à l’effet de perspective. Tous les saints ne sont pas dans le calendrier. On peut même affirmer sans se tromper que l‘immense majorité de ceux que nous appelons les saints et les saintes ne sont pas dans le calendrier. En fait, la sainteté est tellement répandue que nous ne pouvons percevoir que les plus gros poissons, ceux qui l’ont vécue de façon éclatante. Juste une petite histoire pour faire comprendre…

Le vieux Père Matthieu, des déserts d’Égypte, racontait avoir vu, en rêve, le frère Jean l’Ascète qui, au terme de sa vie, montait au ciel. Le bienheureux apôtre Pierre, lorsque frère Jean se présenta devant lui, leva à peine les yeux : « Comment t’appelles-tu et d’où viens-tu ? – Mon nom est Jean, du désert de Nitrie. » Saint Pierre, ayant cherché rapidement dans ses papiers repris « Oui, c’est bon, tu peux entrer, par la petite porte. – Où ça ? Je ne la vois pas. – Là-bas, sur le côté, la petite porte, un peu étroite. Tu n’es pas bien gros, tu y passeras aisément. Et le frère Jean de se diriger tout joyeux vers cette petite porte qui conduisait au Ciel. Cette petite porte ressemblait d’ailleurs étrangement à la porte de sa cellule de moine derrière laquelle il s’était souvent retrouvé en présence de son Seigneur : cette fois-ci, ce serait pour toujours… Mais soudain, une musique, au loin l’arrête dans son élan.

Frère Jean tend l’oreille : c’est une musique de fête, d’abord imperceptible qui monte peu à peu en puissance et soudain, accompagnant les chants de joie, les trompettes et les tambourins, Jean aperçoit un char magnifique, étincelant, tiré par douze chevaux blancs sur lequel est juché un évêque en habits resplendissants. Le cortège s’avance dans une liesse indescriptible ! Le bienheureux apôtre Pierre donne l’ordre d’ouvrir le grand portail à deux battants, le cortège formidable s’engouffre en Paradis dans l’exultation débordante de l’armée céleste. Puis les lourdes portes se referment et tout revient au calme.

Frère Jean, qui n’avait fait qu’un pas vers la petite porte, un peu abasourdi, se retourne : « Dites-moi bon saint Pierre, je pensais maladroitement qu’au ciel on ne ferait plus de différence entre les pauvres moines et les évêques. À lui le portail resplendissant et les cris de joie, à moi la porte de service et le silence. » Et saint Pierre, posant alors sur lui un regard rieur : « Tu vois, frère Jean, des moines comme toi, il en entre ici tous les jours, en quantité. Mais si on fait la fête pour celui que tu viens de voir entrer, c’est que des évêques on n’en voit pas arriver tant que ça… et puis, tu as reconnu cette petite porte, c’est celle de ta cellule : tu sais que de l’autre côté t’attend celui qui t’aime et que tu aimes. Le bon évêque que tu viens de voir n’a jamais pu pénétrer dans une église sans qu’on n’ouvre pour lui les portes à deux battants ; mais ces portes, il les a toujours trouvées insignifiantes en comparaison du Seigneur vers lequel il s’avançait. À chacun sa porte, pourvu que ce soit une porte de service, qu’elle n’arrête pas la marche vers le Christ. » Fin de la petite histoire.

Peut-être cet évêque se retrouvera-t-il au calendrier et pas le frère Jean, c’est possible, mais ce n’est pas grave. Bien sûr, mon histoire a ses limites car j’ai mis en scènes deux hommes, deux religieux, alors que la sainteté ne se confond pas avec un état de vie ! Tant de mères ou de pères de familles qui vivent saintement l’amour et le service des leurs. Tant de grands-parents qui prient et qui se rendent disponibles pour que la vie de famille soit plus douce. Tant de chefs d’entreprise qui ne se versent pas de salaire pour ne pas licencier. Tant de retraités qui choisissent de donner leur temps libre pour soutenir les pauvres, les malades, pour visiter les personnes âgées. Autant de personnes qui diraient certainement : « Oh, vous savez, je ne suis pas un saint, je ne suis pas une sainte. » Ces gens-là, plus ils le disent et moins on les croit.

Soyons de ces gens-là frères et sœurs. La sainteté est un bonheur, c’est ce que nous dit l’Évangile de ce jour. Ne nous en privons pas, elle est pour tous !

P. Emmanuel