Saint Benoît, 11 juillet 2020 Mt 19, 27-29

Dans cet évangile, Pierre s’inquiète : « alors, qu’est-ce qu’il y aura pour nous ? » Inquiétude légitime : les disciples ont tout lâché, leur barque, leurs filets, leur famille pour suivre Jésus. Aurait-il peur, Pierre, de n’être qu’un instrument au service du salut des autres ? Aurait-il peur d’être compté pour rien ? C’est vrai que la situation n’est pas facile pour lui : il a abandonné un certain nombre de choses, de choses vitales, et il ne tient encore rien, rien de concret.

Mais Dieu ne se sert de personne, jamais. Pas au sens où nous disons de quelqu’un : « on s’est bien servi de lui… » Et d’ailleurs, le fait de donner un salaire, une récompense, comme celle que Pierre attend, n’est pas la preuve qu’on n’a pas utilisé quelqu’un…

Dieu n’est pas dans le donnant-donnant : lorsqu’il fait un don, même quand ce don a forme de demande ou d’appel, il le fait en regardant celui ou celle à qui il donne, celui ou celle qu’il appelle. Il le fait en aimant, absolument, celui ou celle à qui il parle. Et celui-ci, celle-là, c’est Pierre, mais c’est aussi chacun de nous.

Et nous, les moines qui avons choisi la vie bénédictine, qu’y aura-t-il pour nous ? La question suppose que nous ayons tout quitté sans rien encore tenir, ce qui n’est pas tout à fait vrai… D’abord, on n’a pas tout lâché et ensuite, on tient déjà beaucoup (il suffit d’ouvrir les yeux). Ne sommes-nous pas entrés dès maintenant dans la jouissance d’une promesse qui nous a été faite ? Alors où se trouve la dépossession, où se trouve le risque pour nous sans lequel nous ne pourrons accueillir aujourd’hui le Christ et son Évangile ? Ce risque se trouve dans l’écoute : vrai risque si nous prenons ce mot d’écoute très au sérieux.

Au tout début de sa Règle (c’est le premier mot), Benoît, invite à une écoute qui est une forme de dépossession volontaire. Il ne s’agit pas d’une écoute purement intellectuelle, mais d’une écoute avec « l’oreille de son cœur » qui va bien au-delà des mots et bouleverse bien plus que la seule intelligence. Une écoute qui a forme d’abandon d’une certaine évidence mondaine, comme dirait le pape François, pour se risquer à la suite de Celui qui est digne de confiance parce que, justement, il ne cherche pas à profiter de nous.

Lorsque Benoît invite à l’écoute, sommes-nous réellement au seuil de la rencontre entre un homme et Dieu ? Non, nous sommes déjà au-delà du seuil car la Règle n’est pas un commencement absolu. Le Prologue ne décrit pas la rencontre d’un homme, d’une femme, qui viendrait tout juste de sortir du ventre de sa mère, d’un homme, d’une femme, à l’image du petit Samuel dans le temple de Silo qui ne connaîtrait pas encore Dieu. Non, la Règle s’adresse à quelqu’un qui a suffisamment vécu pour être devenu un assoiffé de vie, et de Dieu, cherchant passionnément à donner cette vie dans la confiance en Celui qui l’appelle. Quelqu’un qui a déjà fait le choix de quitter une vie, une famille, des biens, pour tenter de saisir Celui qui l’a appelé. Du coup, puisqu’il n’aura jamais fini de quitter ce qui l’alourdit, c’est tout au long de sa vie que le moine est invité à cette écoute : c’est ce que nous rappelle la lecture incessante de la règle tout au long de l’année qui nous fait sans cesse franchir et refranchir le seuil pour réentendre cet appel de saint Benoît : « écoute ! »

Celui ou celle qui s’avance afin de « militer pour le Seigneur Christ, le vrai Roi » doit être un passionné, un veilleur qui tente de faire coïncider le désir qui l’habite, le feu qui brûle en lui, et qui l’a fait, un jour, entrer au monastère, avec une réalité de vie objective. Ce chercheur de Dieu, qui vient pour militer, cherche la vérité et la beauté qu’il perçoit désormais comme essentiel à son existence : c’est pour cela qu’il a l’oreille et le cœur ouverts. Cette écoute, à laquelle Benoît invite, conduit à l’ouverture et à l’émerveillement, pour qui ne se trompe pas d’attente, pour qui attend Celui qui vient, qui ne manque pas de venir sans cesse.

Dieu est déjà au-dedans de celui qui accepte de se mettre à l’écoute. Mais par l’écoute, par le fait de laisser pénétrer en soi la parole d’un autre, la parole de Dieu, la parole que sont les événements de la communauté, de l’Église et du monde, par la rugosité aussi d’une vie simple et concrète, le moine avance sur le chemin de la connaissance de Dieu. Le Dieu caché, le divin en soi, devient de plus en plus et au long des jours, le Dieu de Jésus-Christ.

Ainsi, pour le moine, ou pour le chrétien, le chemin et la fin ultime sont ceux de la connaissance, de la reconnaissance de Dieu et de sa grâce dans le concret d’une vie simple et donnée. Il ne faut pas entendre cette grâce, cette gratuité du don de Dieu, comme grâce de voir la réussite d’un projet, ou la réussite d’un autre, ou la réussite d’une communauté. C’était proprement la peur de Pierre dans l’évangile de cette fête. Non, nous ne sommes pas, et Pierre lui-même n’a pas à être un pion sur un échiquier dont Dieu userait pour l’avancée de son Royaume. Pierre doit accueillir le Royaume en lui, pour que le Royaume se diffuse par lui.  Pierre doit accueillir l’Évangile : mieux que cela, il doit devenir l’Évangile, pour que l’Évangile vienne par Pierre. Ceci est aussi vrai pour nous. Pierre doit passer de l’état de serviteur, à celui d’ami : cela, se réalise pour nous, moines, par l’écoute patiente de la Parole de Dieu, par la simplicité de la vie fraternelle et l’accueil de toute pauvreté. C’est ce à quoi Dieu invite chacun de nous : c’est déjà notre récompense.

Fr. Emmanuel