Pentecôte (A) Jn 20, 19-23

Il y a tout juste dix jours, nous fêtions l’Ascension, la montée au ciel de Jésus. Souvenons-nous… avant de partir ainsi, d’être soustrait aux regards par une nuée, le Christ promettait une force, celle du Saint-Esprit, pour soutenir les siens dans le témoignage qu’ils auraient à lui rendre.

Mais à vrai dire, les consignes qu’il laissait à ses amis étaient peu explicites : il leur avait ordonné (fait rare) de ne pas quitter Jérusalem et d’attendre le don promis par le Père. Combien de temps devait durer cette attente ? Quel était ce don ? Silence. D’une certaine manière, trop de silence de la part de Jésus. Il est impossible que ces non-dits ne soient pas significatifs.

Il me semble que les disciples sont invités par Jésus, dans son silence même, à faire une expérience qui ne passe pas d’abord par l’intelligence, par la compréhension de quelque chose. Il les invite à vivre tout simplement un temps d’attente et de confiance. Ils ne savent pas exactement ce qu’ils attendent, mais ils sont conviés à ne pas faire de ce temps un temps vide. Dix jours, pourtant, c’est long. Il y a le temps de s’ennuyer, de s’interroger, de s’impatienter et peut-être même de se disputer. Temps de l’entre deux où Jésus n’est plus présent comme il les avait habitués à l’être depuis la Résurrection et où ils doivent attendre. Mais, au fait, attendre quoi ? Attendre qui ?

Ce temps très précieux, qui ne peut être ni court-circuité, ni accéléré, c’est le temps nécessaire pour que s’éveille dans les disciples le désir ; car Dieu, lui, n’a pas besoin de délais pour accomplir son œuvre. S’il institue ce temps, c’est bien pour eux. Entre le temps du Fils et le temps de l’Esprit, il y a la place pour que l’homme s’éveille à la vie pascale. Il a le temps de trembler, de douter, d’espérer, d’attendre, de relire l’histoire, de s’émerveiller, en un mot, de se convertir.

N'est-ce pas, d’une certaine manière, ce que nous a donné de vivre le confinement ? Bien sûr, il s’est plus ou moins bien passé selon les situations économiques, sociales, de solitude ou, au contraire, de promiscuité. Mais ce temps n’était pas un temps statique, un temps pour toujours : tout le monde savait, avec espérance ou avec crainte, qu’il prendrait fin. Comme les disciples, nous n’avions pas de date de fin. Alors, qu’avons-nous fait de cette attente ? Une simple parenthèse ? Des vacances anticipées ? Peut-être tout simplement rien, parce que rien n’a vraiment changé, confinés que nous sommes déjà tout au long de l’année ? Or ce temps aurait pu être et a été réellement pour beaucoup un temps propice pour une intériorité.

C’est ce que les disciples ont vécu au cénacle : eux qui ont vu partir Jésus, ils ont commencé d’apprendre à le trouver au-dedans d’eux. Et c’est à la Pentecôte que va parfaitement se réaliser la demeure de Dieu en eux, par l’Esprit saint qui les élargit comme ils n’auraient jamais pu y prétendre seuls. Loin de seulement reprendre, à la droite du Père, une place quittée pour un temps, Jésus poursuit son œuvre d’union avec les hommes. Il envoie son Esprit pour dilater le cœur de ceux qui ont le désir de l’accueillir en eux. Nous sommes par nature trop étroits pour contenir Dieu, alors Dieu lui-même vient en nous pour pousser les murs et faire de nous une divine demeure.

C’est une intimité réciproque qui advient : Dieu en un homme par l’Incarnation, l’homme en Dieu, par l’Ascension, puis, de nouveau, Dieu en tout homme par la venue de l’Esprit Saint. Rien n’entrave l’ascension de l’homme jusqu’à le trouver aujourd’hui debout à la droite de Dieu. Mais rien non plus n’a arrêté le mouvement de descente de Dieu jusqu’à le trouver aujourd’hui au plus intime du cœur de l’homme, cœur préparé par l’Esprit Saint.

En venant en ce monde, Jésus a montré l’abaissement de Dieu ; en gravissant les hauteurs des cieux, il a manifesté la vocation divine de l’homme. Par l’envoie de l’Esprit il fait de nous la demeure où il veut s’établir pour toujours.

Au cœur de nos solitudes et de nos libertés, entre le temps du Fils et le temps de l’Esprit, nous éprouvons le désir de la communion : sans nous quitter, sans abandonner notre humanité, Jésus rejoint le Père et réalise notre vocation la plus profonde, celle d’être plongé au cœur de la Trinité. Par l’envoie de l’Esprit, il plonge en nous la Trinité même. Que cette Eucharistie, déjà, nous fasse vivre de ce mystère de communion, dans la joie de nous retrouver, enfin, en Église.

Fr. Emmanuel