Notre Seigneur Jésus Christ Roi de l'Univers (A) Mt 25, 31-46

Christ Roi, Cristo Rey, un roi tout puissant mais en amour humble, patient et déterminé expliquait en substance un jour l’abbé Pierre à un jeune qui se demandait comment Dieu pourrait être tout puissant en un monde rempli d’autant de mal, de haine et de violences. Christ roi, une solennité créée justement par le pape Pie XI en 1925 en une période qui était loin d’être irénique et ce titre, Cristo Rey, servira même de cri de ralliement dès 1926 aux Cristeros mexicains en bute à une terrible persécution, comme le sont encore de nos jours tant de Chrétiens, notamment en Orient, dans le Caucase. Aujourd’hui, outre la martyre sainte Cécile, il y a la mémoire discrète du Père franciscain Salvatore Lilli, qui fut martyrisé en Arménie en 1895 avec d’autres compagnons. Christ-roi, un roi qui a dit de lui-même qu’il est donc doux et humble de cœur. Un roi qui n’hésite pas à nous appeler ses amis et plus encore, ses frères. Frères et amis d’un tel roi pour être aussi rois nous-mêmes, partager sa vie, la même vie ? Pourquoi pas ! Ce serait bien tout le contraire de ce que le diviseur, l’accusateur, le satan, veut en ce monde : nous rendre esclaves. Mais, un aspect, et non des moindres, de cette belle page d’évangile que nous avons écouté il y a peu en la fête de saint Martin, le 11 novembre, pourrait gêner, voire inquiéter, à savoir cette opposition radicale qui existerait entre les bénis du Père des cieux et les maudits, les mécréants. Dans quelle catégorie pourrions-nous être compté ? Certains, aujourd’hui, le feraient volontiers pour nous ! Oui, en voilà une question dérangeante car à bien y réfléchir, tous, un jour ou l’autre, à moins d’être un handicapé complet de l’empathie, nous avons pu visiter un malade, réconforté ne serait-ce que par un regard une âme en peine, aidé quelqu’un dans la gêne, fait un don même distrait à une association caritative ou à un SDF dans la rue, voire rendu un service à quelqu’un aussi simple que le verre d’eau de l’évangile. Mais tous, à moins d’aveuglement psychologique grave, pourrions prendre aussi conscience de ces moments où nous avons détourné le regard voire tourné le dos à quelqu’un, à une situation qui aurait exigé de nous une attention. Tous nous pourrions nous surprendre d’avoir un jour rechigner à répondre à un appel pour une aide plus ou moins justifiée (il faut savoir discerner), à regarder avec compassion la difficile situation de quelqu’un. Le manque d’empathie est un handicap douloureux ! Devrions-nous alors comprendre que Jésus nous demande peut-être d’aller au-delà d’une simpliste distinction entre bons et méchants, entre les gens bien, les parfaits, les politiquement corrects et les mécréants dont la vie ne compterait pas ?

Que de drames et d’horreurs, cette vision de la réalité n’a-t-elle pas entraînée et elle continue de le faire ! Une distinction pourrait alors bien se faire d’abord en nous-mêmes, en chacun de nous, au milieu même de notre cœur. Entendrions-nous ainsi Jésus dire quelque chose comme : Que ton péché qui t’empêche de voir ton frère dans le besoin aille loin de toi et de moi ton roi et ami, qu’il s’en aille au châtiment éternel ; le péché, pas nous, comme ce serait beau. Et s’il existe malheureusement des gens évidemment plus méchants que d’autres, cruels à un point extrême d’inhumanité, il n’y a certainement pour eux nulle prédestination à aller dans ce feu éternel préparé spécialement, notez-le bien, pour le diable et ses anges. Et à ces méchants ou maudits, il semble moins reproché dans cette page d’évangile des actes mauvais, des crimes posés en toute conscience, que de n’avoir tout simplement pas vu le frère ou la sœur, c’est-à-dire des inattentions, des omissions dans lesquelles tous, pourrions-nous donc nous reconnaître plus ou moins. Tous pourrions-nous nous sentir concernés par cet appel, cette invitation à la vigilance, à l’attention à l’évènement, aux signes des temps, à l’autre qui même en me dérangeant va pouvoir me révéler quelque chose de ce Dieu vivant et aimant, qui me veut vivant, qui désire m’inscrire dans la même dynamique que Lui. Exigeante dynamique qui dépasse évidemment les frontières de notre Eglise et dans laquelle se sont inscrits et s’inscrivent encore tant d’hommes et de femmes de bonne volonté comme l’aurait dit le bon pape saint Jean XXIII. Je pense notamment à Simone Weil pour qui l’attention était un essentiel incontournable de la vie spirituelle. Sur le registre de cette attention à l’autre, elle se serait d’ailleurs agacé lorsque quelqu’un lui aurait dit qu’à travers l’autre, il aimait Dieu : voilà qui est bien abstrait, car l’autre, pourriez-vous aussi l’aimer pour lui-même ? Bref, exigeante dynamique de vie dans une attention à l’autre qui rappelle aussi celle du bon berger décrit aujourd’hui par le prophète Ezéchiel. Il cherche la brebis égarée, la blessée, il la panse et la soigne, la malade, il lui redonne des forces. Exigeante dynamique de Vie trinitaire dans laquelle nous sommes tous appelés à entrer pour choisir sans cesse la vie, quel que soit la façon dont nous nous percevons et sommes perçus, bons ou méchants.  Exigeante dynamique qui, à travers la densité de l’évènement et de la pâte humaine de l’autre, nous révélera quelque chose de la face de ce vrai roi dont Saint Paul nous dit bien qu’Il anéantira jusqu’à la mort, Lui qui a déjà pour nous, en son corps et son sang, livré sa vie, son amour.

Frère Philippe-Joseph