Jour de Pâques 12 avril 2020 Ac 10; 1Co 5,6-8; Jn 20,1-9

mot d’accueil :

Frères, aucun de nous ne pourra oublier cette fête de Pâques 2020 et nos célébrations portes closes. Ce faisant, nous nous retrouvons exactement comme les Apôtres au jour de Pâques, terrés au Cénacle.

Que cette situation totalement involontaire et pourtant obligée soit pour nous le signe d’un nouveau départ plein de vigueur : nouveau départ personnel, communautaire, ecclésial, nouveau départ sociétal, et nous le savons bien, mondial. Nous y sommes contraints : que cette contrainte devienne grâce, grâce inespérée pour le monde entier, c’est notre prière en ce jour.

homélie:

Pâques : le cœur de notre foi chrétienne.

La fête unique qui change tout à tout. Parce que la mort y est vaincue.

Pâques devrait devenir notre obsession chrétienne. Et la liturgie s’y emploie : la messe est l’expression de cette obsession pascale.

Or nous voyons aujourd’hui une autre obsession. Le coronavirus remplit absolument toutes les colonnes de toute l’actualité : santé évidemment mais aussi vie politique, relations internationales, et bien sûr économie, et le sport, et la culture, et même la religion, puisque le confinement empêche de célébrer, de manifester notre foi chrétienne. Il n’y a plus que cela à l’horizon, et moi-même j’en parle en cette homélie…

Alors la lecture de saint Paul est plus particulièrement d’actualité.

En trois versets, il nous a fait entendre sept fois le mot « ferment, levain ». C’est obsessionnel. Pourquoi ? Parce que pour fêter les Azymes, il faut supprimer de la maison tout levain. Et la chose est vraiment difficile : bien des objets usuels s’en trouvent contaminés. Il s’agit d’éradiquer le levain comme on éradique une infection, une maladie contagieuse. Le levain est contagieux par nature. Avec le temps, et bien après saint Paul, les Juifs observants ont rivalisé d’ingéniosité dans leurs pratiques rituelles pour ce faire. Dans le même sens, Jésus dénonce le levain des pharisiens, l’hypocrisie (Lc 12,1) : un comportement difficile à éradiquer, une dissimulation qui infecte nos relations, cacher par besoin de paraître, de sauver la face, et parce que la parfaite transparence est une illusion et un fantasme : on est toujours un peu complice d’une apparence, d’un jeu, d’une façade, d’une complaisance. Le levain nous dit que la pureté est impossible parce que la vie est fermentation. Il n’y a pas d’issue à la recherche pharisienne de pureté, pas d’autre issue que la séparation, la mise à l’écart, par peur d’être contaminé… Or cette fermentation peut être positive aussi, comme Jésus nous le fait entendre dans la parabole du levain, liée à la croissance et à la vie (Mt 13,33). C’est bon, le bon pain.

Les deux fêtes juives sont étroitement liées : la Pâque et les Azymes, les pains « sans-levain », avec cette note propre des Azymes qui est celle du renouvellement  total, du redépart à zéro.

Il y a des catastrophes qui obligent à repartir à zéro. La mort du Christ fut pour les disciples ce type d’événement, mais la résurrection a surimprimé une espérance indéracinable. Oui, tout est fragile, mais nous pouvons toujours repartir, recommencer. La vie est cela : recommencer toujours, chaque jour.

L’espérance chrétienne ne se fonde pas sur un déni de la mort, mais sur sa traversée. Pas sur le déni de la faiblesse, de la vieillesse et de la maladie, mais sur leur traversée, périlleuse, risquée, mais ce risque vaut la peine, parce qu’il est indissociable de la vie. L’illusion de la vie parfaite, angélique ou hollywoodienne, ne vaut pas mieux que la pureté pharisienne : elle est promise à la même désillusion.

Vivre de Pâques, alors, c’est consentir à l’impureté du monde, la sienne d’abord, regarder en face la misère, la maladie, l’injustice sociale, nos vices et nos péchés, mais croire que la vie l’emporte toujours, bien au-delà de moi. Aucun de nous ne survivrait aujourd’hui, s’il n’avait autour de lui tous ces exemples d’une formidable espérance, d’une formidable solidarité, d’une mobilisation de toutes les générosités, qui l’emportent sur ma peur, ma lâcheté, mon petit camp retranché.

La solidarité chrétienne, ouverte à plus qu’elle-même, sans exclusive, est la seule attitude vitale. Dans solidarité, il y a « solide ». « La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » (voir Mc 12,10). Non pas refaire un monde parfait à soi tout seul, mais commencer seulement par ne pas refuser la main tendue, et tendre aussi la sienne. Quand la barque de Pierre, après un coup de filet ingérable s’est mise à tanguer et à couler, Pierre et André ont appelé à l’aide l’autre barque, et c’est ainsi seulement qu’ils ont pu sauver la mise (Lc 5). Il y faut le courage d’appeler à l’aide, l’humilité de se découvrir impuissant, insuffisant. Même en Église, surtout en Église. Parce que cette pierre d’angle est notre ADN.

Contre le levain de la peur et du repli, vivons, modestement mais autant que nous le pouvons, du levain de la solidarité, et Pâques sera proclamé dans le monde, et les exclus de notre monde en deviendront des pierres solides.

frère David