Jeudi Saint 9 avril 2020 Ex 12, 1-8.11.14; 1Co 11, 23-26; Jn 13, 1-15

Il y a un an, le lundi saint, nous recevions en France un signe extraordinairement puissant, qui a marqué les esprits : l’incendie de la flèche de Notre-Dame. Cette année, le signe est mondial, il rejoint chacun au plus près de lui, dans son corps. Ne nous trompons pas sur les signes: ils nous renvoient tous au signe des signes, le signe de Jésus, signe de la présence de Dieu au milieu des pires tempêtes.

Nous avons entendu la première lecture, l’Exode, avec cette atmosphère oppressante, atmosphère habituellement étrange pour nous mais cette année beaucoup plus familière, d’un fléau qui va passer, et d’un peuple qui reste terré, confiné, chacun dans sa maison, partageant un repas singulier, famille par famille, maison par maison.

Moïse déclare : « Ce jour-là sera pour vous un mémorial. »

Nous avons entendu saint Paul : le récit de l’institution eucharistique, le plus ancien qui nous soit parvenu. Nous sommes en 52, vingt ans seulement après les événements de la Pâque chrétienne. C’est le seul récit qui dise par deux fois cette parole du Christ : « faites cela en mémoire de moi. » Cet ordre du Seigneur n’avait rien de secondaire, c’était tout à fait central, les disciples l’avaient très bien compris, et cela fit partie du tout premier message.

Le dernier repas de Jésus, la veille de sa passion, est le seul de tout l’évangile qui ne rassemble que les apôtres. Il est éminemment pascal, parce que l’atmosphère est la même : oppression, confinement, menace. La tension avec les milieux sacerdotaux, les grands-prêtres, n’a fait que monter, la décision de tuer Jésus est de plus en plus explicite. Les préparatifs ont clairement montré la clandestinité. Jésus n’a réuni ce soir-là que sa famille la plus proche, les Douze, non pas d’abord pour obéir au rituel pascal, mais parce que la Pâque nouvelle est en train de se vivre.

Or, là, dans un tel contexte, que se passe-t-il ?

Tous les récits évangéliques font de ce moment précis du dernier repas le moment précis de la révélation par Jésus de la trahison de Judas, « l’un des Douze », un de la famille la plus proche, un qui est là au milieu d’eux. Non pas avant, non pas après, mais exactement en même temps ! La profonde intrication des deux événements crève les yeux aussi bien chez les Synoptiques que chez saint Jean.

De cette synchronicité, le repas eucharistique reçoit tout son sens : c’est parce que la communauté est objectivement fracturée de l’intérieur que ce repas peut devenir LE signe de la communion.

Le mensonge alors ou l’aveuglement est de faire de la communion eucharistique le repas des intimes, le repas des purs, le repas des plus proches. Non ! Bien au contraire ! Le repas eucharistique est le repas de ceux qui savent que la communauté est fracturée, qui acceptent de le voir, et qui acceptent néanmoins de partager le corps et le sang du Christ.

Parce que et seulement parce que le Christ, à ce moment-là, face à cette situation, se livre librement, donne sa vie librement pour que la fracture béante soit non pas annulée, mais surmontée, dépassée : le corps du Christ en croix sera lui aussi fracturé, rompu, et c’est exactement ce que dit le sang, présent non plus dans le corps mais à côté, distingué du corps, séparé du corps.

Frères, l’eucharistie n’a de sens que si nous-mêmes, comme le Christ et par sa grâce, sommes prêts à faire passer en nous, dans notre propre corps, un peu de cette fracture qui est là au-dehors, menaçante, et aussi au-dedans, présente au plus près de nous, dans ma propre famille, dans ma propre communauté.

En recevant le corps et le sang du Christ, en communiant, certes, je m’unis à Jésus, je reçois Dieu dans ma vie, mais je le reçois comme une fracture à porter, une brisure à surmonter. Tel est le privilège du chrétien admis à l’eucharistie, avec la responsabilité qui lui incombe alors, de prendre sa part de fracture à réduire, comme on dit en chirurgie, non pas par de belles paroles, mais à ses dépens, au prix de sa vie. Dieu qui est amour ne fait pas autre chose. C’est de cet amour-là que le Christ s’est fait témoin. C’est à ce prix-là que l’eucharistie est signe de l’amour.

frère David