Dimanche de la Divine Miséricorde 19 avril 2020 Ac 2,42-47; 1P1,3-9; Jn 20,19-31

mot d’accueil :

C’est Pâques, comme dimanche dernier et tous les jours de l’Octave, comme tout le temps pascal, et comme chaque dimanche et chaque eucharistie… Pâques est toujours au-delà de ce que nous pouvons en dire, en comprendre, en célébrer ! Et l’Église surenchérit encore en nous disant : c’est la fête de la Divine Miséricorde. J’emprunte à Léon Bloy les mots qui disent l’insuffisance de nos mots pour dire Pâques : « Quand on parle amoureusement de Dieu, tous les mots humains sont comme des lions devenus aveugles qui chercheraient une source dans le désert. » Et nous, ici, nous célébrons en plus une profession monastique, celle de frère Paul, qui voudrait dire en actes ce que ces dire veulent dire.

homélie:

Les textes que nous avons entendus sont tous magnifiquement signifiants pour célébrer une profession monastique, mais je voudrais explorer ce qui est présenté au cœur de ces trois lectures comme la lumière de Pâques, le trésor des trésors, ce qui est bien plus précieux que l’or, ce qui peut transformer incroyablement tout notre agir, tout notre comportement personnel et communautaire, ce en vue de quoi saint Jean a écrit tout son évangile : la foi en Jésus le Ressuscité.

Cette foi, cet acte de croire était déjà le centre de notre évangile d’hier (le supplément à la finale de Marc), parce que c’est la grande nouveauté qui surgit avec la Résurrection, avec l’inouï de Pâques.

L’enjeu de la foi chrétienne est vital, magnifiquement exprimé par l’écrivain hongrois cité hier par frère Maximilien. Je n’ai pas retenu son nom mais j’ai retenu à peu près la substance : ‘que tu sois croyant ou non, tu mourras, mais si tu ne crois en rien, tu es déjà mort’. C’est exactement  ce que dit saint Jean aujourd’hui en finale : ‘j’ai écrit cela pour que vous croyiez… et qu’ainsi, en croyant, vous ayez la vie’. Non pas à la fin, non pas au bout du compte, mais maintenant, dès maintenant.

Or c’est dans ce maintenant que notre échec est le plus patent. C’est avec ce maintenant que nous découvrons la pauvreté de notre foi : une foi peau de chagrin, une foi qui ne pèse pas lourd, qui ne nous empêche pas d’éprouver jour après jour notre vie comme pesante, étriquée, insuffisante, misérable.

Pourquoi nous en étonner ? Jésus ne répétait-il pas déjà aux disciples : « la foi, si vous en aviez gros comme une graine de moutarde, vous déplaceriez des montagnes » ? Or nous ne déplaçons rien du tout, pas même des taupinières. Tirons-en la conséquence : nous n’avons pas la foi. Effectivement.

Sinon, ça se saurait, ça se verrait.

La foi est l’impossédable, un don parfait toujours redondant, qui est donné mais qui échappe à qui voudrait le retenir, le posséder, à qui voudrait ne pas le donner à son tour aussitôt. Ma foi la plus personnelle n’existe que comme un don pour les autres.

La foi existe en moi comme la présence du Ressuscité près de moi, me montrant ses plaies de Crucifié.

Et nous n’aimons pas regarder les plaies d’un autre, la vie blessée des autres, les plaies du Corps du Christ. Au fond, la foi est là : croire que l’autre est vivant en dépit de ses blessures mortelles, et croire en lui, et le lui dire : tu es vivant, je crois en toi.

Cela est difficile.

Même entre frères, même dans une communauté monastique.

Ces blessures mortelles ont un nom dans la Bible : « péché ». Le Christ a porté le péché du monde, il est devenu péché pour sauver le monde. Blessures mortelles.

Ce mot, « péché », est devenu presque imprononçable. Parce qu’il a été défiguré, et surtout confondu irrémédiablement autre chose. Et c’est pourquoi nous ne pouvons parler du péché qu’avec parcimonie, avec une extrême économie, au risque d’être immédiatement disqualifié par notre interlocuteur. Le péché a été confondu avec le mal, le mal moral.

On a confondu l’assiette en porcelaine avec le gâteau au chocolat qui est dessus, dedans. Et, forcément, on s’y est cassé les dents.

Le péché, c’est devant Dieu, c’est quand je pose un acte mauvais devant Dieu. Qu’est-ce que fait mon Seigneur et mon Dieu quand je lui présente ainsi un acte mauvais que j’ai commis ? Il le pardonne. Il me pardonne. Il remet les péchés.

Il remet les péchés mais il ne remet pas les vices, il ne remet pas le mal. Le chrétien, prêtre ou non, reste complètement incapable de remettre les vices, et ce serait une illusion coupable que de vouloir « pardonner » les vices, pardonner le mal ! Un sage hindou raconte très bien cela : « Quand tu vas te baigner dans le Gange, les gens disent que tes péchés te quittent mais qu’ils vont se poster dans les arbres en attendant que tu sortes de l’eau, pour te sauter sur les épaules. » (Ramakrishna, Entretiens, p.236) Quand nos péchés sont pardonnés, il nous reste encore et toujours à combattre nos vices, et à nous réformer, à combattre le mal et à chercher le bien, et pour cela il n’y a aucune espèce de potion magique spécifiquement chrétienne. Aucune posture chrétienne ne dispense du combat contre le mal et pour le bien.

Et, inversement, aucune espèce de vertu ne produit jamais un milligramme de foi chrétienne, cette capacité de me tenir devant Dieu, quoi qu’il en soit du mal que j’ai fait, en présence du Ressuscité, en présence des blessures mortelles du Crucifié. Il n’y a de péché que pour le croyant.

Venons-en à nous aujourd’hui : un moine qui commence et qui demande à faire profession, ce n’est pas un homme parfait. Et un vieux moine sait mieux encore qu’il n’est pas un homme parfait, que le combat n’est pas terminé. Mais des deux côtés, c’est le croyant qu’il faut regarder, celui qui se tient en présence du Crucifié Ressuscité. Seule la foi peut mener un homme au bout du chemin. Nos frères nous aident à faire la guerre à nos vices, à nos défauts, chaque jour jusqu’au bout, mais la foi grandit par la seule grâce de Dieu, comme un trou béant. De la même façon que le Christ lui-même prend sa place dans notre cœur, impossédable, en brûlant tout le reste comme de la paille.

frère David