Assomption de la Vierge Marie Lc 1, 39-56

En ce jour de l’Assomption, c’est une scène toute simple que nous invite à contempler l’Église. Scène d’une telle pureté, rencontre d’un tel naturel que, si nous n’avions pas, pour nous aider à en saisir toute la portée, l’art spirituel, théologique et narratif de Luc, nous ne pourrions rien y discerner de particulier. Deux femmes, deux cousines dans l’attente chacune d’un heureux événement, se visitent. C’est la plus jeune qui va à la rencontre de la plus âgée des deux, pour rendre service peut-on imaginer sans trop se tromper. Et elle monte vers le haut pays de Juda.

Tout cela se joue, bien sûr, en marge de l’histoire, celle qu’écrivent les rois, les gouvernants, les stratèges, les financiers. Cette petite scène naïve n’a aucun poids, aucune force, face aux enjeux colossaux de la gouvernance, du choc des civilisations et des religions, des flux financiers. Pourtant, saint Luc nous dit que tout est là. Tout l’essentiel se dit là. Mais comment cela peut-il se faire ?

« Marie se mit en route rapidement vers une ville de la montagne de Judée. » Marie vient de recevoir, par l’intermédiaire de l’ange Gabriel, l’annonce de la naissance de Jésus. Immédiatement et rapidement nous dit l’évangéliste, elle se met en route vers la maison de sa cousine Élisabeth, enceinte de six mois. Si la scène de la Visitation, pour Luc le théologien, est tellement importante, c’est qu’elle nous dévoile quelque chose de la nature du Sauveur qui vient à nous. La Visitation nous dit qui est Dieu, comment est Dieu.

Ce qui frappe en premier, c’est qu’il est pressé alors que nous pensons souvent que Dieu a le temps puisqu’il est créateur du temps. Dieu tranquille ? Et bien non ! Dieu fébrile, Dieu qui a hâte de venir à la rencontre des hommes. C’est lui, en fait, qui fait courir sa mère à travers la montagne de Judée. Son chemin ne s’achève pas dans le sein de Marie : attendre encore neuf mois ? C’est trop. On pourrait dire que Jésus entraine Marie dans son élan, à la rencontre des hommes.

La hâte de Marie est donc une hâte missionnaire, n’oublions pas que Luc est disciple de Paul. Mais quelle mission étrange où l’on ne dit rien sinon un simple « bonjour » en entrant dans la maison de Zacharie, un « shalom », un souhait de paix qui déclenche tant de joie et de chant. Marie ne commence pas par raconter la visite de l’Ange. Sa parole, la parole de Dieu par elle, n’est pas un discours. Voilà l’inouï ! Marie parle de Dieu par sa simple visite. Et Élisabeth ne s’y trompe pas.

C’est justement en cela que cet Évangile nous intéresse, nous tous ici présents. Ce que Marie a fait, nous sommes appelés, nous aussi, chacun, à le faire. Dieu n’a pas d’autres pieds que les nôtres pour aller à la rencontre des hommes. Il n’a pas d’autres mains pour bénir, pas d’autres lèvres pour chanter, pas d’autre regard pour encourager et relever. Dieu qui se dit mieux par l’amour en acte que par des mots ! Et ce langage de l’amour est universel. Nourrir les affamés, visiter les malades, écrire aux prisonniers, être attentif à la personne âgée ou isolée, faire du soutien scolaire aux enfants en difficulté, donner de son temps, de son argent aux associations qui aident ceux qui n’ont rien : non seulement ce langage est compréhensible par tous, mais il n’est pas facultatif pour nous chrétiens qui témoignons de ce Dieu à l’origine de tout acte d’amour.

C’est par l’amour en acte, ce que nous appelons la Charité – qui est bien plus que la bienfaisance – ce que nous nommons aussi la « diaconie », que les chrétiens seront crédibles, que le Dieu des chrétiens sera digne de foi. C’est par l’humble service de nos frères les hommes que nous annoncerons Dieu, qu’il pourra alors se dire, sans avoir besoin de traduction.

« Il a bougé » dit Élisabeth en parlant de l’enfant en son sein : toutes les mamans ont fait l’expérience de ce moment magnifique et inoubliable où l’enfant donne les premiers signes de la vie et de l’autonomie. Jean-Baptiste a saisi, depuis le ventre de sa mère, sans encore l’intelligence et sans les mots, que la Charité de Marie, venue visiter et aider sa cousine, témoigne de l’amour sans mesure de ce Dieu qu’elle porte et qui vient à notre rencontre, ce Dieu serviteur qui se retrouvera un jour à laver les pieds de ses disciples et qui nous invite tous, aujourd’hui, à goûter avec lui à la joie, dans l’urgence du service et de l’amour.

Alors ne nous étonnons pas qu’au terme de sa vie terrestre Marie fut prise par Dieu, corps et âme, jusqu’au ciel, en toute hâte pourrait-on dire. Nous sommes dans la même dynamique qu’au jour de la Visitation : c’est Jésus, en elle, qui l’entraîne vers le Père, ce Dieu impatient d’aimer et de montrer son amour.

P. Emmanuel