Ascension Jeudi 21 mai 2020 Ac 1,1-11; Ep 1,17-23; Mt 28,16-20

« Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ».

Ce sont les derniers mots de Jésus et les derniers mots de l’évangile selon saint Matthieu.

Promesse fantastique, incroyablement consolante.

Mais c’est au moment même où Jésus quitte les Onze qu’il leur dit : « Je suis avec vous » !

Comment Jésus est-il avec eux, avec nous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde ?

D’abord, comme Dieu dans la première Alliance, invisible mais se rendant proche et présent par sa parole, par son peuple et par ses prophètes, ses témoins.

Mais Dieu est allé plus loin, jusqu’à une présence et une proximité inimaginables, alliance de chair et de sang : il a pris notre chair en Jésus. Telle est la nouvelle Alliance du Dieu-avec-nous. Dès lors, en Jésus, Dieu a marqué la chair humaine, la chair souffrante et mortelle, du sceau de sa présence pour toujours.

Jésus lui-même a explicité sa nouvelle présence : le Christ est là désormais dans le plus petit de nos frères humains : « l’un de ces plus petits qui sont à moi ». Dès que deux croyants sont réunis, le Christ est au milieu d’eux. Ainsi l’altérité est constitutive du mystère de Dieu avec nous : Jésus n’a pas dit « Je suis avec toi » mais « Je suis avec vous ».

Est-ce à dire que le Christ ne serait pas aussi « avec moi » ?

Mais si, bien sûr !

Car il y a une altérité de la personne, une altérité de notre propre chair à chacun, un mystère qui est là dans la singularité de ce que je suis moi-même pour moi-même, et c’est très important : je ne suis pas seulement ma chair biologique, même si j’en suis inséparable.

Saint Augustin nous aide à contempler cette présence invisible : « plus intérieur que ma plus grande intériorité et plus élevé que ma plus haute élévation », intimior intimo meo et superior summo meo. L’usage courant du mot « intime » nous fait oublier que ce mot intimus est un superlatif, comme le mot « infime », le plus petit qui soit, et comme le mot summus, le plus haut qui soit, le sommet.

Dieu m’est présent dans une encore plus grande intériorité et dans un encore plus grand dépassement.

Dieu m’est présent dans l’excès qui déchire et déborde ma chair de toutes parts, qui l’ouvre sans cesse à plus qu’elle-même. Saint Paul, bien vivant, déclare : « Je suis crucifié avec le Christ : ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » (Ga 2,19-20) L’ouverture que produit la présence de l’Esprit du Christ en moi est déchirante et débordante : Souffle en nous, mais souffle impossédable qui ne fait que traverser notre chair. Et Souffle hors de nous, présence de l’Esprit qui renouvelle à tout moment une création qui nous déborde de toutes parts… Cette ouverture, cette chair qui consent à la croix déchirante et débordante, n’est nullement imposée de l’extérieur. Dieu n’y contraint personne. C’est le désir de Paul de rejoindre le Christ qui le déchire et le déborde inexorablement : un désir parfaitement libre, une croix qui signe son appel.

Alors la présence de Dieu en moi se fait dépendante de ma propre présence à son Esprit.

Dieu-avec-nous se rend désormais totalement dépendant de Nous-avec-Dieu, de notre capacité à le prendre en compte, de ma capacité personnelle à l’intégrer à ma vie, librement, par sa parole, par mon attention, par mon être-avec : mon être avec moi-même, mon être avec les autres, mon être avec le monde.

« Avec » devient une clé de la vie chrétienne, une clé de la foi.

Lisant les débuts de l’Évangile, peut-être pouvions-nous déjà deviner l’importance de ce « vivre-avec » librement consenti lorsque nous entendions Jésus appeler les Douze, dès le premier jour, « pour qu’ils soient avec lui » (Mc 3).

Il nous revient à nous d’exercer notre « avec », sachant que Dieu ne viendra plus nous importuner, nous solliciter, sachant qu’il a dit en Jésus son dernier mot.

Au jour de l’Ascension, ce mot redevient silence éternel…

 « Le Père céleste a dit une seule parole : c’est son Fils.
Il l’a dit éternellement et dans un éternel silence.
C’est dans le silence de l’âme que cette parole se fait entendre. »

(Saint Jean de la Croix, Avis et Maximes)

frère David