6° Dimanche de Pâques (A) Jn 14, 15-21

« Je ne vous laisserai pas orphelins. Je reviens vers vous. Vous me verrez vivant et vous vivrez ».  Ces paroles que prononce aujourd’hui Jésus, il faut bien les replacer dans le contexte si dense voire dramatique de la Cène précédant la Passion. Fortes et réconfortantes paroles de Jésus lors de ce repas précédant la nuit de la Passion, ce moment de crise aigüe où tous vont l’abandonner, abandonner apparemment toute espérance, exception faite de quelques femmes dont Marie. Et voilà qu’après l’expérience pascale avec la présence bienfaisante du Ressuscité, après ce temps pascal pour les Apôtres pourrions-nous presque dire, Pierre, qui n’a pas été en reste de faiblesse par son reniement de la nuit de la Passion, voici qu’il écrit aux fidèles de l’époque et qu’il nous écrit encore à nous aussi : Bien-aimés, soyez prêts à tout moment à rendre compte de l’espérance qui est en vous. Une espérance qui a ainsi rendu le diacre Philippe aussi audacieux que Jésus au puit de la Samaritaine, en témoignant avec une joie communicative de l’espérance qui est en lui et ce à ces populations discriminées de Samarie à qui un bon Judéen de l’époque n’aurait jamais dû adresser la parole. Ces heureux évènements relatés au livre des Actes des Apôtres ne veulent évidemment pas signifier que le scandale de la Passion aurait désormais été un mauvais souvenir enfin dépassé, que non, mais au contraire, que cette crise est en quelque sorte transfigurée car si elle devait passer par la croix, elle n’avait pas à s’y arrêter. Un ancien de chez nous, le Père Guy, m’avait un jour dit que si la croix est bien une sorte de passage obligé, comme en montagne, que l’on ne peut ignorer en feintant, l’on n’a pas vocation à y rester pour l’éternité. La Passion ne s’est pas arrêtée à la croix et au tombeau ou plutôt de cette paradoxale victoire de la croix et de ce tombeau vide, est née une espérance qui nous habite, si tant est que nous prenions la peine de désensabler sa source aussi souvent que possible pour en témoigner quelque chose avec quelque joie, chacun selon son espèce. Et si cela demande de notre part un choix conscient dans la foi, cela ne dépend cependant pas de notre seule bonne volonté ou plutôt cela dépend principalement de l’accueil d’un acteur extérieur si intérieur, plus intime à nous même que nous même, l’Esprit de Vérité qui veut sans cesse habiter en nos cœurs pour les dilater. Et qui dit dilatation du cœur dit assouplissement de celui-ci, adaptabilité de celui-ci au contraire du cœur de pierre, du cœur durci, pouvant se briser à la moindre crise sérieuse. Mais en même temps, l’expérience de brisement du cœur, du cœur psychorigide comme l’écrivait le moine trappiste André Louf, peut-être une grande chance spirituelle pour que jaillisse plus librement la vie. Et Jésus nous fait bien comprendre aujourd’hui que l’accueil de l’Esprit ne peut aller que de pair avec l’accueil de ses commandements d’amour et de vie, avec l’accueil de sa Parole de vie. Accueil certes personnel et intime mais qui ne saurait se passer de la dimension communautaire car l’on ne saurait être Chrétien tout seul, n’en déplaise à certains ministres pour qui l’expérience communautaire de la foi ne serait qu’une activité culturelle non indispensable. Oui, pour notre aujourd’hui, ces paroles de Jésus sont plus que jamais d’actualité alors que l’Eglise connait encore, ce n’est pas nouveau depuis ses origines, un temps de crise tant en Orient où les Chrétiens sont allègrement persécutés et discriminés, qu’en Occident, où, pour reprendre l’expression d’un prêtre breton, les Chrétiens vivent une expérience d’exil intérieur face aux cultures ambiantes qui marginaliseraient volontiers notre foi au Ressuscité ; foi dont nous devons rendre compte d’une manière ou d’une autre, et si possible avec joie. Mais ce temps si particulier peut s’avérer évidemment si fécond pour l’Eglise qui, dans une plus grande et saine humilité, une plus grande miséricorde, une plus grande bienveillance et un esprit de plus grand dialogue pourra témoigner de cette déconcertante espérance contre toute espérance qui l’habite et qui ne cessera de l’habiter dans un lien toujours plus fort avec le Vivant qui nous veut vivant et qui a promis de ne pas nous abandonner, de ne pas nous laisser orphelins grâce à l’Esprit de Vérité.

frère Philippe-Joseph