3° Dimanche de Pâques (A) Lc 24, 13-35

Mes frères, comment nous laisser rejoindre aujourd’hui par l’Évangile des pèlerins d’Emmaüs ? Quelle Bonne Nouvelle en recevoir alors qu’il nous est encore impossible de sortir de nos maisons et d’aller comme eux sur les routes ? Comment donc nous identifier à eux ?

Il me semble pourtant qu’il y a des points communs entre leur situation et la nôtre, dans ce monde presqu’entièrement confiné. Certes, à défaut de chemin d’Emmaüs, nous avons au moins, en clôture, le chemin d’En Jaurès : ça ne vaut pas « deux heures de marche », mais c’est déjà ça ! N’oublions pas cette chance que nous avons et dont nous profitons ces jours-ci plus que d’habitude.

Mais ce qui nous rapproche le plus des pèlerins d’Emmaüs actuellement, c’est peut-être qu’avec toute l’humanité nous partageons largement les sentiments qui les habitent : la tristesse (« ils s’arrêtèrent tout tristes ») et une incompréhension déconcertée devant les « événements de ces jours-ci », venus contrecarrer tous leurs espoirs (« Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. ») Avouons qu’il y a de quoi rester hébétés du nombre de morts du Covid, des souffrances et perturbations qu’il entraîne, et des inquiétudes qu’il génère à tous les niveaux pour l’avenir. Pour beaucoup, la joie est bien entamée et la perspective de la retrouver peu sûre et assez lointaine. Certains ne sont pas loin du désespoir, et d’autres y sont déjà plongés.

Or, à rebours justement de ce contexte, notre liturgie dominicale nous parle à l’envi de joie et d’espérance ! Dans la prière d’ouverture nous demandions : « Garde à ton peuple sa joie, Seigneur, (…) affermis-nous dans l’espérance de la résurrection » ; et celle sur les offrandes nous fera lui dire : « tu es à l’origine d’un si grand bonheur, qu’il s’épanouisse en joie éternelle » ! La Parole de Dieu elle-même n’est pas en reste ! Pierre, citant le Psaume 15, disait dans les Actes : « Ma langue exulte de joie ; ma chair elle-même reposera dans l’espérance : (…) tu me rempliras d’allégresse par ta présence », paroles que le Psaume responsorial a reprises en écho, même si dans notre traduction c’est avec d’autres mots. La 1ère lettre de saint Pierre, encore, affirmait en finale de la 2ème lecture : « ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu ».

Voilà donc la Bonne Nouvelle à accueillir à nouveaux frais ! Aujourd’hui encore, au cœur de notre déroute, le Ressuscité nous rejoint et questionne nos préoccupations : « De quoi discutez-vous ? » Même en temps de confinement, il chemine avec chacun de nous, avec l’humanité. Par son Église et pour son Église, le Christ continue à se rendre présent. Sans cesse, il veut ouvrir nos cœurs à l’intelligence des Écritures et rompre pour tous le pain, oui, “pour tous”, et pas seulement pour nous qui participons physiquement à cette Eucharistie et qui allons y communier sacramentellement.

Sur le chemin d’Emmaüs, c’est comme si le Christ avait d’abord initié ses deux disciples à la lectio divina. La leçon a été retenue et bien transmise, car Pierre à son tour la mettra en pratique, montrant comment David, en tant que prophète, « a vu d’avance la résurrection du Christ » dont il a parlé dans les psaumes.

Ce qui se passe ensuite, une fois « à table avec eux », est une évocation explicite de l’Eucharistie : on y trouve les 4 verbes clés, les 4 mots magiques toujours présents tels quels dans nos prières eucharistiques (prendre le pain, prononcer la bénédiction, le rompre et le donner) et y apparaît aussi l’expression « fraction du pain », une des plus anciennes pour désigner la messe.

Pour nous, moines, c’est une stimulante invitation à réinvestir et à vivre encore plus intensément ces deux moments forts et irremplaçables de chaque journée : la lectio divina et l’Eucharistie. Nous avons le cœur si lent à croire que nous ne cesserons jamais de ruminer la Parole et de scruter les Écritures. De même, comment oublier que nous avons été rachetés « par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache », et ne pas désirer communier quotidiennement à un tel sacrifice à chaque messe ?

Lectio et Eucharistie s’éclairent et se nourrissent l’une l’autre. Elles alimentent ainsi toute notre vie, qui y trouve sens, y prend toute sa valeur et y atteint vraiment son accomplissement. Les deux sont inséparables : pas d’Eucharistie sans Parole de Dieu ; et sans l’Eucharistie, il manque à la Parole sa pleine efficacité. Ce n’est qu’après la fraction du pain que les disciples peuvent s’écrier a posteriori : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » Rien de très étonnant à cela en vérité : aujourd’hui comme hier, Jésus, selon les mots de Cléophas, demeure « puissant par ses actes et ses paroles » et son acte suprême, par excellence, c’est toujours le don de sa vie, actualisé pour la multitude en chaque Eucharistie.

Cela est beau et bon pour nous, mais qu’en est-il pour les fidèles, actuellement privés de messe, et qui liront peut-être cette homélie sur notre site ? Curieusement, je remarque que nos « paroissiens » (entre guillemets car nous ne sommes pas une paroisse) sont présents dans nos trois lectures à travers trois termes grecs de même famille qui ont donné en français le mot “paroissien”, et traduits ici par : « vous tous qui résidez à Jérusalem » (Ac 2, 14), « vous résidez ici-bas en étrangers » (1P 1, 17) et « le seul étranger résidant à Jérusalem » (Lc 24, 18). Au-delà de ce simple clin d’œil, il reste heureusement la Parole de Dieu, dont nul n’est privé ni ne doit se priver. Et à ceux qui ne peuvent être ici avec nous, je voudrais dire que toute Eucharistie célébrée sans eux n’est pas pour autant sans effet pour eux et les inviter à prier ainsi, en union avec tous ceux qui ne peuvent pas communier : * Seigneur Jésus, viens en moi spirituellement. C’est ta présence que je désire pour vivre pleinement uni à toi. Que l’accueil de ta Parole et le désir de te recevoir un jour en communion me permettent de dire : « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » (Ga 2, 20) Ainsi toute ma vie pourra devenir une offrande qui te plaise. Amen. (* Extrait d’un Acte de Communion spirituelle composé par Mgr Carré)

Fr. Jean-Roch