3° Dimanche de Carême (A) Jn 4, 5-42

« Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? » dit le peuple au désert pourtant libéré depuis peu de l’esclavage d’Egypte mais apparemment encore esclave de sa courte vue sur certains besoins il est vrai assez légitimes : il a soif, ils ont soif. Quelqu’un aurait pu leur dire (pour les plus jeunes : le général De Gaule) : Gens d’Israël, vous avez la mémoire courte ! Et la réponse à cette question d’un peuple en proie au doute, saint Paul nous la donnerait volontiers avec la deuxième lecture : oui, Dieu est là et Il nous aime ; la preuve, c’est que Christ est mort pour nous pécheurs. Oui, c’est bien son amour déraisonnable qui va étancher nos soifs comme il a étanché la soif ou plutôt comblé par sa présence le désir profond de cette Samaritaine de l’Évangile. Mais, dans le passage de ce dimanche, c’est bien Jésus qui a soif en demandant à boire. Oui, mais sa soif rejoint celle de la Samaritaine. Deux soifs se rencontrent donc, et celle de Jésus était peut-être plus de rencontrer une personne devenue aride et quelle personne, du moins pour les gens de l’époque ; une femme et Samaritaine de surcroît à qui Jésus n’aurait jamais dû adresser la parole comme Il le fait. Mais Il n’a pas peur de surmonter l’hostilité qui existait entre Juifs et Samaritains. Il n’a pas peur de surmonter des préjugés tenaces qui ne l’arrêtent guère. Pour cette femme, il en est donc ainsi, Jésus va lui révéler en vérité sa situation, sans la juger mais en lui faisant sentir qu’elle est considérée et a du prix à ses yeux, aux yeux de Dieu, qu’elle est aimée en vérité et rejointe dans son attente, sa foi sincère : Je sais qu’Il vient le Messie qui nous fera connaître toutes choses. Par ce dialogue, Jésus va susciter en elle le désir d’aller plus loin. Ainsi touchée, rejointe par le Messie en face d’elle, sa vie en sera changée du tout au tout, d’abord en témoignant de ce qui lui arrive, en étant missionnaire d’une Bonne nouvelle dont l’annonce la dépassera vite : Ce n’est plus à cause de toi que nous croyons, nous-mêmes l’avons entendu et nous savons que c’est vraiment Lui le Sauveur du monde. Chacun de ces Samaritains qui n’auraient jamais dû écouter ni parler à Jésus, les voilà maintenant rejoints eux aussi dans leur attente, leur désir profond comme nous-mêmes aurions bien à le faire en n’ayant pas peur de Dieu et en ne se trompant pas de dieu ni de façon de témoigner. Les témoins évangéliques que nous devrions être un tant soit peu n’ont donc pas tant à asséner des preuves indubitables que de donner de fragiles et personnels indices de leur foi qui mettent en route. Comme l’écrivait un jour le jésuite Paul Beauchamp, ils doivent plutôt renvoyer l’auditeur à ce qu’il trouvera lui-même. Plutôt qu’apporter une indubitable vérité à l’autre qui pourra avoir la tentation de repousser et refuser l’apparente évidence d’un discours, le témoin pourra seulement mettre en route ses interlocuteurs en leur montrant que personnellement, il a lui-même cheminé. La Samaritaine de notre Evangile n’a certainement pas fait autre chose. Et cette femme a aussi posé des questions profondes qui l’habitaient et nous même avons certainement beaucoup de ces questions à poser mais peut-être n’avons-nous pas toujours le courage de les laisser monter et de les poser à Jésus car nous les étoufferions si volontiers par une superficialité stérilisante en se contentant au mieux de la consolation de quelques cruches d’eau qui n’apporteraient qu’une éphémère désaltération. Oui, n’ayons pas peur de dire à Jésus : donne-moi de cette eau qui étanchera ma soif pour l’éternité. Pour cela, un petit ou grand travail de désensablement de la source tout au fond du cœur sera peut-être nécessaire pour laisser sourdre cette eau pure, cette vie de Dieu en nous, devenant aussi plus malléable au travail, en nous, de l’Esprit qui habite en nos cœurs et cherche à y être toujours plus actif pour nous rendre toujours plus vivants. Oui, laissant sourdre plus librement cette eau, nous pourrons mieux redécouvrir l’importance de celle qui nous a fait un jour entrer dans la vie baptismale (notre baptême) et qui doit sans cesse nous faire entrer dans cette joie de vivants à la face du Vivant, dans cette joie qui ne peut que demeurer si tant est qu’on le laisse, lui, Jésus, nous approcher et nous rejoindre, nous rencontrer en vérité pour qu’il nous entraîne dans son mystère pascal vers la vie trinitaire. Le Seigneur est-Il au milieu de nous, oui ou non ? Oui, Il l’est, Lui qui nous parle.  

frère Philippe-Joseph