28° dimanche du TO (A) Mt 22, 1-14

Manger, boire, se vêtir : toutes les lectures aujourd’hui nous parlent finalement de cela. Et parmi les préoccupations humaines, ce ne sont pas les moindres ! Manger et boire sont des besoins absolument vitaux, et se vêtir est aussi une nécessité. Pour la plupart des gens, se procurer, pour eux-mêmes et pour les leurs, nourriture, boisson et vêtements représente beaucoup de travail, d’efforts et de soucis tout au long de la vie. Certains malheureusement n’y parviennent pas, ou plus, et cela d’autant plus scandaleusement que d’autres en usent et en abusent avec excès.

Pourtant, nous le savons, Jésus dans l’Évangile relativise ces questions : « Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. » (Mt 6, 25) Saint Paul semble avoir bien appliqué cela, lui qui rend ce témoignage aux Philippiens : « Je sais vivre de peu, je sais aussi être dans l’abondance. J’ai été formé à tout et pour tout : à être rassasié et à souffrir la faim, à être dans l’abondance et dans les privations. » Et il en donne la raison fondamentale : « Je peux tout en celui qui me donne la force », ce qui lui permet de nous communiquer son assurance : « Mon Dieu comblera tous vos besoins selon sa richesse, magnifiquement, dans le Christ Jésus. »

Méditant cette promesse de Paul, j’ai tout de suite eu en tête et dans l’oreille un répons que nous chantons souvent le vendredi à Vêpres : « D’une richesse sans pareille, un pauvre sur la croix nous a comblés. » Ce regard vers la Croix est éclairant. C’est bien là que, dans le Christ Jésus, Dieu, selon sa richesse, comble magnifiquement tous nos besoins. Et il apparaît que toute la Parole de Dieu entendue ce dimanche nous oriente résolument vers le Christ en croix et le mystère pascal.

La montagne du Seigneur, sur laquelle, selon le prophète Isaïe, il devait préparer un festin pour tous les peuples, n’est-ce pas justement le Calvaire, le Golgotha ? N’est-ce pas là qu’il a fait « disparaître le voile de deuil qui enveloppe tous les peuples et le linceul qui couvre toutes les nations » ? N’est-ce pas là que le Christ, celui qui nous donne la force, a fait « disparaître la mort pour toujours » en détruisant la mort par sa propre mort ?

Or, ce sacrifice de la Croix, l’Eucharistie en est pour nous la représentation : elle nous le rend présent, aujourd’hui, chaque jour, et nous en applique réellement le bénéfice. Viandes grasses et succulentes, vins capiteux et décantés y sont avantageusement remplacés par le Corps et le Sang du Christ, Pain de Vie et vin du Royaume éternel. Parmi d’autres interprétations et relectures possibles, la parabole des noces royales peut bien être comprise en ce sens : chaque messe est pour nous, comme par anticipation, ce festin auquel le Roi invite pour les noces de son Fils.

L’invitation est toujours là, belle et généreuse : « Voilà, j’ai préparé mon banquet (…) ; tout est prêt : venez à la noce. » Bien sûr, nous y avons répondu ce matin, mais est-ce toujours le cas ? Et même si nous sommes présents, est-ce avec joie, avec entrain, ou par routine et habitude ? Ne nous arrive-t-il pas, frères et sœurs, moi compris, d’être bien là physiquement, tout en restant mentalement « l’un à son champ, l’autre à son commerce » ? Peut-être est-il bon de nous laisser interpeller de nouveau, pour retrouver la ferveur et le goût de ce rendez-vous nuptial.

Si le Seigneur venait maintenant parmi nous, comme dans la parabole, « pour examiner les convives », de quel vêtement nous trouverait-il revêtus ? L’épisode final de notre parabole, autour de la question du vêtement de noce, est propre à l’évangéliste Matthieu et depuis les Pères de l’Église jusqu’aux exégètes contemporains, il n’a cessé d’interroger, d’intriguer. Que peut bien signifier ce vêtement de noce qu’il est si grave de ne pas porter ?

En fait, dans l’Orient antique, lors d’un grand mariage, c’est le riche marié qui fournissait à ses invités un vêtement assorti au sien pour que toute la noce soit aux mêmes couleurs et que cela donne plus d’éclat et d’unité aux festivités. On retrouve un peu cela aujourd’hui lorsque dans un mariage, des garçons et des demoiselles d’honneur et parfois aussi les témoins, sont habillés de façon uniforme comme les mariés. Pour en revenir au convive qui est expulsé, ce n’est donc pas qu’il a manqué de temps ou d’argent pour se procurer une tenue correcte (de toute façon, tous ont été invités au dernier moment, sur les chemins, les mauvais comme les bons) ; le problème, c’est qu’il a refusé, qu’il n’a pas trouvé nécessaire de revêtir l’habit commun qui lui était proposé et même offert, il a estimé au contraire que sa tenue à lui ferait bien l’affaire.

Or, pour être introduits dans l’Alliance éternelle scellée par le Fils en son mystère pascal, il faut nous laisser configurer à ce point au Christ que le Père nous reconnaisse et nous aime en Lui. Cela se réalise bien sûr par le baptême : « Vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ » (Ga 3, 27), mais aussi par une vie de justice et d’amour, conformément à la parabole bien connue du jugement dernier (Mt 25). Nourrir les affamés, désaltérer les assoiffés, vêtir ceux qui sont nus : le baptême évidemment, loin de nous dispenser de ces œuvres de miséricorde nous y engage. C’est dans la mesure où nous aurons reconnu le Christ dans les pauvres et les aurons enveloppés du manteau de la charité que nous serons aussi reconnus fils dans le Fils, et non seulement appelés, mais élus. Heureux, donc, les invités au festin des noces de l’Agneau ! Amen.

Fr. Jean-Roch