1° Dimanche de Carême (A) Mt 4, 1-11

Le travail propre du carême dans nos vies de chrétiens, c’est de nous inviter à revisiter nos fondations, nos fondements : qu’est-ce qui est vraiment fondamental, et qu’est-ce qui est seulement accessoire ? C’est pourquoi les deux premières lectures nous ont parlé d’Adam, l’humain. Qu’est-ce que cela veut dire aujourd’hui pour toi, être un humain, être humain ? Telle est par excellence la question du carême.

Jésus, parce qu’il est pleinement humain, parce qu’il est l’Adam véritable, a quelque chose à nous dire là-dessus.

Nous connaissons bien cet évangile des tentations. Mais il est un peu énigmatique. Il y a ce diable bien encombrant, que pour ma part, je n’ai jamais vu… Mais peut-être l’ai-je entendu ? Ou flairé ?

Je ne sais pas. Je n’ai pas tellement envie de savoir.

Je crois que mettre le diable au centre, c’est le meilleur moyen pour ne rien voir du tout et ne rien comprendre : le diable est une puissance d’aveuglement.

Non ! Mettons l’homme au centre, Jésus au centre, celui qui est humain comme nous.

Si je regarde cet homme qui est tenté, je vais reconnaître quelque chose de très humain, je vais approcher de ces fondamentaux qui font ma vie au jour le jour : je suis tenté de faire ceci, cela. Être tenté, c’est percevoir une tension en soi, être tendu vers quelque chose. Quelle est cette tension ?

Cette tension nous dit quelque chose du désir : notre désir, nos désirs. Désirer est un acte proprement humain. Les animaux sont des êtres de besoin, nous sommes des êtres de désir. Être humain, c’est reconnaître déjà dans ma vie cette distinction entre les besoins et les désirs.

Cela ne va pas de soi : cette distinction est subtile, progressive, et même capable d’un progrès indéfini.

Ah ?

Mais oui, parce que l’enfant ici n’est pas armé comme l’adulte, et l’être humain qui est dans une situation de besoin excessif, qui se bat pour la survie, à cause de la guerre, ou de la misère, ne peut pas accéder si facilement à l’ordre des désirs. La distinction pour lui sera parfois héroïque : le désir de partager de la nourriture au lieu de la consommer en cachette ! Le besoin est aveuglant, il obnubile, il obsède. Mais passé un certain seuil de satisfaction des besoins élémentaires, aussitôt, ce qui apparaît, c’est la sarabande des désirs. Et voilà qu’il faut choisir, il faut distinguer, décider.

Quand un texte biblique est énigmatique, nous pouvons être sûrs que des pistes de compréhension nous sont fournies à proximité. C’est le cas pour notre évangile.

Jésus subit ici, au seuil de sa vie publique, trois tentations. Eh bien, dans le reste de l’évangile, par trois fois, Jésus va être à nouveau tenté, mis à l’épreuve. Regardons de plus près !

Des pharisiens « mettent Jésus à l’épreuve » (c’est le même mot, « tenter, éprouver ») quand ils lui demandent s’il est permis à un mari de répudier sa femme.

Ils « mettent Jésus à l’épreuve »  quand ils lui demandent s’il est permis de payer l’impôt à César.

Il y a enfin la tentation du grand signe : des pharisiens « mettent Jésus à l’épreuve » en lui demandant de faire un signe de puissance, un miracle irréfutable, de montrer ses pouvoirs.

Une question d’argent, une question de sexe, une question de pouvoir.

Ces trois-là marchent toujours plus ou moins ensemble, c’est le trio infernal : avoir, pouvoir, jouissance. Mettez-les dans l’ordre que vous voulez, chacun a sa porte d’entrée privilégiée, mais quand l’un des trois entrera, les deux autres suivront.

Faut-il vraiment faire un dessin ? Cela s’appelle la « collusion » des idoles, des faux-dieux : pouvoir, fric, sexe ; ça fait la une dans les médias à tout moment. Retirez les trois, c’est la faillite (c’est pour cela que notre revue « Présence d’En Calcat » vivote péniblement !)

C’est avec ces trois que nous, nous avons à faire quotidiennement. Pas de risque de croiser une corne ou un sabot fourchu, mais assurance parfaite de croiser un désir de gagner plus, d’être plus puissant, plus reconnu, plus remarqué, de multiplier les plaisirs.

Saint Matthieu termine par la scène très visuelle où le diable emmène Jésus sur une haute montagne et lui fait voir « tous les royaumes du monde » qui semblent lui appartenir, puisqu’il se dit capable de les donner ; il est de fait le Prince de ce monde quand celui-ci est à la remorque des idoles, des faux-dieux. Culmination. Mais Jésus, justement, dans l’évangile de Matthieu, est celui qui annonce un tout autre « Royaume », le royaume des cieux. Voilà ce qui pour Jésus est au centre. Car Jésus ne se met pas lui-même au centre, il ne s’annonce pas lui-même, il annonce le Royaume : la condition humaine est condition royale. L’homme est roi quand il parvient à mettre suffisamment à distance les trois idoles qui ne cessent de le tenter.

Que ce carême soit un temps favorable pour ouvrir nos yeux.

frère David