Saint Benoît 11 juillet 2019 Pr 2; Rm 12; Lc 22

Pour des moines bénédictins, pour des oblats bénédictins, les trois lectures que nous avons entendues ne peuvent manquer de produire une salve d’échos magnifiques à la Règle de saint Benoît : l’écoute filiale, la sagesse, l’humilité, le service mutuel, la communion fraternelle…

Mais la réalité est exactement inverse : c’est la Règle qui est l’écho, c’est elle qui se nourrit de la sève biblique et qui s’abreuve à la source évangélique.

Alors, quel besoin de la Règle, puisque l’Ecriture a déjà tout dit ? Plongeons-nous dans l’Ecriture et tout ira bien…

Si seulement nous en étions capables !

L’Ecriture sainte est une forêt, où il est facile de se perdre, où il est difficile d’entrer et de s’orienter. La mise en coupe réglée de cette forêt de signes est une entreprise titanesque, décourageante, jamais achevée. Même l’Evangile n’est pas simple du tout, pour qui veut s’en nourrir, à commencer par le fait qu’il y en a quatre. Nul ne met le Fils de Dieu dans sa poche. Impossible de vivre d’amour et d’eau fraîche.

Ce que la Règle tente de faire, c’est de faciliter l’unification de toutes ces paroles dispersées.

Or cette unification ne peut se faire en-dehors d’une personne singulière, d’une communauté singulière, parce que l’unité n’advient que dans la chair, dans la PRATIQUE, dans l’espace et dans le temps.

Le mental n’y suffit pas. Ce serait tellement simple ! Mais non, le mental est la dimension de notre être la moins apte à l’unité. Les idées sont impitoyablement dispersées, et, à peine rassemblées, obstinément dispersantes. Et même quand, au prix d’un grand effort, on a mis ses idées en place, comme on dit, ça ne dure pas longtemps, et cela ne nous empêche nullement de dérailler encore et encore dans la pratique quotidienne.

La tentation de l’abstraction, des idées, est pour le moine un piège constant.

Son aiguillon positif est l’incarnation.

Fais de ta vie quelque chose d’évangélique, fais-le, essaie !

Toutes tes bonnes idées sur Jésus ne valent pas grand-chose tant que tu n’as pas essayé de vivre le plus possible de l’Esprit de Jésus.

Si tu vis de l’Esprit de Jésus, cela va produire sur tes proches, sur le prochain le plus proche, sur tes frères en premier, un effet attirant et stimulant, comme Jésus pouvait donner aux disciples envie de suivre, envie de vivre, envie de Dieu, envie d’aller dire au monde entier les merveilles du Seigneur.

Si tu vis de l’Esprit de Jésus, cela va produire un effet guérissant : les malades qui s’approchaient de Jésus en recevaient une guérison.

Oui, il y a des frères dont la seule présence me guérit de certaines maladies.

Cet aiguillon positif de l’incarnation a une seconde dimension : la capacité de faire corps, de s’incorporer, d’être-avec, de se faire membres les uns des autres.

Toutes les vocations que je n’ai pas, les reconnaître comme miennes dans le frère qui le fait pour nous tous, celui-ci qui a le don d’écouter longuement des personnes en peine, de sourire à des inconnus, celui qui a le don de se taire, d’être silencieux, et même celui qui a le don de parler à tout le monde et celui-ci qui a le don de servir avec joie, de proposer son aide, celui-ci qui travaille d’arrache-pied pour que la vie quotidienne tourne sans problèmes, et que nous puissions tous revêtir des habits propres, nous mettre les pieds sous la table, être en règle avec le fisc et l’administration. A cause du corps que forme la communauté, toutes ces fonctions, et surtout les vocations qui me sont le plus rebelles, le plus contraires, s’inscrivent chaque jour un peu plus dans ma chair personnelle, et ce d’autant mieux que je les reconnais, que j’en rends grâce.

Alors il ne s’agit plus de dénigrer ce qui est différent de moi, mais de m’en réjouir. L’oreille doit se réjouir de l’œil, et la grosse tête immobile et bien-pensante est heureuse qu’il y ait dans la communauté des pieds véloces et des mains habiles. Quels dons mutuels nous sommes les uns pour les autres, si seulement nous ouvrons un peu les yeux !

Et ce n’est pas le propre d’une communauté bénédictine. Est-ce que tous les humains, du plus grand au plus petit, ne profitent pas d’une infinité de services que des génies inconnus ont mis au point ?

Cette entraide incessante et incroyable de l’humanité n’a pas grand chose à voir avec la désespérante solitude du moustique, de la taupe ou du lapin.

La prière est le signe silencieux du rassemblement de toutes les différences humaines, de toutes les espérances, et même de toutes les défaillances personnelles. Et notre prière la plus large est celle qui nous unit le pus visiblement à celle du Christ : l’eucharistie.

C’est un faire, pas une opération mentale, un faire qui parle de notre être le plus profond, commun à tous, enfants de Dieu réconciliés.

frère David