Profession f.Jean-Roch 10 juin Mt 5 Béatitudes

Frères et sœurs, en ce jour de profession, je voudrais partir d’une parole non-verbale de notre liturgie, la parole que représente notre assemblée, avec, autour de la communauté et de ses plus proches, la présence de la famille de frère Jean-Roch, de ses amis, et parmi eux, cette grande couronne de prêtres venus pour beaucoup de son diocèse de Montpellier, avec des paroissiens, et puis aussi plusieurs prêtres africains, certains originaires du Mali. Voilà qui donne belle figure d’Eglise à notre assemblée, qui l’agrandit, la dilate, la diversifie visiblement.

Nous fêtions Pentecôte hier, en nous rappelant cette universalité à laquelle nous appelle l’Evangile, non pas une universalité désincarnée, virtuelle ou intellectuelle, mais la rencontre effective de personnes différentes.

On peut être missionnaire sans avoir jamais quitté son couvent, comme sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, mais, pour toi, frère Jean-Roch, il y a eu passage de la vie diocésaine et missionnaire à la vie monastique ; cela a toujours existé dans l’histoire des monastères et dans celle d’En Calcat, et notamment avec le diocèse de Montpellier, avec le Père Pierre et le Père Hugues ; c’est une parole pour nous tous : un monastère n’a de sens que pour l’Eglise universelle.

Chacune de nos vocations associe le caractère singulier d’un parcours et un débordement, un excès. Il est des frères, et j’en suis, qui n’ont vraiment découvert l’Eglise qu’au monastère ; dans mon ignorance, j’étais venu au monastère pour moi, croyant trouver là une vie qui me convenait, comme on dit. J’aurais volontiers signé que je croyais au Christ, mais pas trop à l’Eglise, et l’on sait combien une telle conception est répandue.

Je dis cela pour souligner que la vie ne fait encore que commencer quand on entre au monastère, c’est une vie transformante qui élargit le regard, qui oblige à agrandir son cœur, à ouvrir ses oreilles et ses yeux. Vers le dehors, vers la réalité de ces différences qui constituent l’Eglise, vers la réalité de ces différences incroyables qui constituent une communauté, et aussi vers le dedans, cet univers personnel si contrasté qu’on appelle un cœur humain. L’exploration de son propre cœur, avec ses pauvretés, son idéal, tous ses désirs si contradictoires, constitue l’un des parcours auquel le Seigneur invite et même oblige le moine. Ce parcours ne va pas sans souffrances. Mais c’est parfois la souffrance elle-même qui amène un homme ou une femme à choisir la vie monastique : cet homme-là ne laissera pas son fardeau à la porte en entrant. Aussi surprenant que cela paraisse, il le laissera transfigurer en or pur par le Seigneur et par ses frères.

Frère Jean-Roch, nous savons qu’en bon fils du Midi, tu parles bien, et même beaucoup, et même trop, alors je voudrais faire une homélie pas trop longue ; aussi je ne reprendrai pour toi et pour nous qu’une seule des Béatitudes : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. »

La miséricorde est ce qui transforme en or nos pauvretés, toutes nos pauvretés, et même ce que nous prenons pour nos richesses.

Toute miséricorde vient de Dieu : Dieu pardonne toujours, les hommes parfois, la nature jamais.

Sans la miséricorde, aucune communauté monastique ne tiendrait. Cette miséricorde nous apprend à nous pardonner les uns aux autres, et en même temps à nous pardonner nous-mêmes. Pas seulement nos fautes, mais aussi nos limites, et même nos qualités.

Comme chacun de nous, tu es appelé à devenir de plus en plus visiblement, de plus en plus sensiblement, un homme de la miséricorde. On ne le devient pas à la force du poignet, à force de volonté et de détermination. On ne le devient pas non plus par des rites bien organisés. On le devient à force d’abdication, de renoncement, de consentement à sa propre faiblesse, et l’on finit par bénir Dieu de nous avoir créés faibles, parce que, sinon, nous n’aurions même pas eu besoin de lui, et même besoin de personne, pas besoin de frères !

Frère Jean-Roch, fais en sorte d’avoir toujours grand besoin de tes frères. Nous avons tous besoin d’un Samaritain, pour les jours de traquenard. Moines, nous devenons tous des Samaritains pour nos frères. C’est un passage obligé, et pour toi, par exemple, cela prend le visage de l’aubergiste : faire à manger, redonner des forces aux frères comme aux hôtes qui passent, blessés ou non. Ainsi seulement le monastère offre à tous dans l’Eglise le réconfort dont parle saint Paul.

Mais au-delà, le monastère laisse entrevoir aussi une communion qui n’est pas notre œuvre, pas l’œuvre de la communauté, mais l’œuvre de la Miséricorde, la communion d’un Amour qui nous dépasse.

Que Marie, mère de l’Eglise, que nous fêtons aujourd’hui, accompagne notre route, qu’elle fasse des moines que nous sommes non pas des planqués à l’écart des tempêtes du monde, mais des explorateurs de l’infinie miséricorde de notre Dieu, notre Dieu qui est Amour.

fr. David