Défunts 2 novembre 2019 Ph 3,20-4,1 ; Lc 12, 35-38.40

À deux reprises, nous venons d’entendre Jésus énoncer, comme hier, une béatitude : « Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. »

Non plus une condition passive et négative, être pauvre ou affamé ou persécuté, ni un état d’esprit vertueux comme être pur, doux ou miséricordieux, mais une activité, quelque chose à faire, VEILLER.

Voilà qui rend le bonheur accessible, à notre portée, si nous le voulons.

En quoi consiste cette activité très particulière de la veille ?

Jésus précise de quoi il s’agit : attendre, attendre quelqu’un qui vient. Un rapport au temps. Mais la passivité n’y suffit pas : il demande qu’on soit en tenue de service, la lampe allumée, prêt à ouvrir la porte au premier signal… Attendre attentivement : attendre et faire attention.

Jésus promet ce bonheur à ceux qui se reconnaissent bel et bien serviteurs d’un maître, pas à ceux qui se contentent d’attendre que ça passe.

Cet exemple du serviteur, Jésus l’a employé souvent, dans de multiples paraboles. C’est un exemple qui nous parle de lui, car il a été par excellence le Serviteur, celui qui prend le tablier de service la veille de sa mort pour laver les pieds de ses disciples, déclarant qu’il est lui-même « celui qui sert », qui « fait le service », et le mystérieux Serviteur qu’annonçait le prophète Isaïe, qui donne sa vie en rançon pour la multitude.

Hier déjà, nous avions remarqué que, parlant du bonheur, Jésus décrivait ce qu’il était lui-même, il faisait son propre portrait. Aujourd’hui encore !

Jésus est par excellence Celui qui sait attendre, l’homme attentif et l’homme attentionné. Il avoue qu’il ne connaît pas l’Heure, l’heure décisive que seul le Père connaît, il doit l’attendre patiemment. Mais il est attentif aux signes, aux choses, aux choses les plus petites, aux semences, aux graines de moutarde, et il fait attention aux personnes, aux personnes les plus négligées, les lépreux ou les mendiants, à celles qui comptent pour rien, les enfants, les malades, aux personnes les plus négligeables, celles qu’il faut éviter, les pécheurs, les gens de mauvaise vie.

La vie, dans sa richesse absolument incroyable, dépasse notre capacité d’attention la plus soutenue ; la vie nous déborde de tous côtés. Elle nous déborde de deux façons. Par les côtés et par le centre. Par les côtés, parce que notre attention n’est pas assez large, parce que c’est à 360° qu’il faudrait faire attention, à droite, à gauche, en haut, en bas… Et aussi par le centre, parce que notre attention manque de profondeur, de concentration, nous sommes distraits, dispersés, superficiels, passant d’une chose à l’autre avec une légèreté incorrigible. On pourrait dire que cette faiblesse de notre attention, c’est la faiblesse abyssale de notre esprit borné, limité. De l’esprit d’un homme ou d’une femme à l’Esprit de Dieu, il y a le même rapport qu’entre la vie d’un moucheron et l’éternité.

L’Église nous propose cet évangile au jour où nous prions pour les défunts. L’homme est le seul animal, croit-on, qui sait qu’il va mourir. Comment envisageons-nous la mort de nos proches et la mort tout court, notre mort ? Il n’y a qu’une seule alternative face à la mort : ou bien nous ne voulons pas le savoir, pas en entendre parler, et alors, il convient de s’étourdir le plus possible, de se distraire à tout prix en oubliant, en évitant toute évocation, tout souvenir, toute anticipation de la mort, ou bien cette échéance nous convoque à la vigilance, à l’attention, à l’attente, parce qu’une rencontre décisive aura lieu à cette heure-là. Combien de personnes n’ont commencé à goûter la vie qu’après avoir frôlé la mort ! Nous en connaissons tous.

C’est la Vie majuscule qui nous attend, celle que nous goûterons comme les hôtes royaux d’un banquet de noces royales, avec un service royal.

Mais la maison est déjà là, nous en connaissons le maître, Jésus. Il est parti mais tous, nous le connaissons, et si nous allumons nos lampes, nous voyons déjà se préparer la fête. Partout la charité s’affaire pour transformer la maison, humblement mais réellement, quand l’esprit de service unit toute une maisonnée dans une même attente, une même attention aux personnes et aux choses. L’Esprit du maître emplit déjà cette maison, guidant déjà l’esprit de chacun des serviteurs et leur faisant goûter la joie de ceux qui savent que son arrivée marquera le début de la fête éternelle.

Frères et sœurs, la vigilance chrétienne n’a rien d’une angoisse, elle est au contraire une joie anticipée, une attente heureuse et active, dilatée par l’Esprit de Dieu : « Heureux le serviteur que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. »

frère David