Ascension du Seigneur Lc 24, 46-53

INTRODUCTION :

Frères et sœurs, nous avons célébré le Vendredi saint, le jour de Pâques, aujourd’hui l’ascension, et, dans dix jours, la Pentecôte.

C’est bien et c’est même très bien, mais faisons attention à ne pas découper ce qui ne se comprend que profondément unifié. Nous ne célébrons pas des anniversaires mais les facettes d’un même trésor !

Célébrer l’Ascension comme l’anniversaire du départ de Jésus, ce serait prendre le risque de penser que l’incarnation s’achève et que tout est redevenu pour Jésus, pour le Père et pour nous, comme avant l’Annonciation. Ce serait prendre le risque de penser que Jésus a fini son stage chez les hommes, qu’il nous a laissés, et que, dans dix jours, il nous enverra son remplaçant, l’Esprit Saint.

Quelle tristesse dans cette conception qui en resterait à une caricature de définitions littérales, d’un catéchisme non intériorisé !

Frères et sœurs, nous n’avons pas le droit d’introduire dans la vision du Mystère notre conception linéaire du temps. Nous avons plutôt à essayer d’entrer dans ce que nous croyons pour en vivre.

Or, depuis l’incarnation et pour toujours, le Fils de Dieu a un corps d’homme. Aujourd’hui nous célébrons que pour toujours notre condition humaine est au ciel et nous croyons aussi que désormais le ciel est sur la terre. le Fils unique, même si nous ne le voyons plus, et les fils de Dieu que nous sommes, marchons ensemble comme un Pasteur et son troupeau, nous formons un même et unique groupe. Ce qui arrive aujourd’hui à Jésus nous concerne profondément. Nous recevons l’espérance, nous recevons le regard d’amour, le regard divin du Père et du Fils sur nos vies, sur nos pauvres vies.

H O M É L I E :

Lorsque les deux disciples d’Emmaüs reviennent à Jérusalem en grande hâte, ils y trouvent les Onze et tous leurs compagnons et compagnes qui étaient montés avec Jésus de Galilée.  Jésus se trouve soudain au milieu d’eux et il leur adresse alors les paroles qui forment le début du passage de l’Évangile que nous venons d’entendre.  Il leur rappelle les prophéties sur la mort et la résurrection du Messie, et il les appelle à en être témoins, puis il leur recommande de demeurer dans la ville, c’est-à-dire dans Jérusalem.  Ensuite, après un laps de temps non déterminé, il les « emmena au-dehors, jusque vers Béthanie ».   Là il les bénit, et tandis qu’il les bénissait « il se sépara d’eux » et fut emporté au ciel.  

L’idée centrale de ce passage de l’Evangile de Luc est de nous faire comprendre le sens profond de cette séparation de Jésus d’avec ses disciples.  Les disciples, privés de la présence physique de Jésus, ont désormais à approfondir le sens de sa mort et de sa résurrection et de son nouveau mode de présence parmi eux. Après s’être prosternés, ils s’en retournent « pleins de joie » à Jérusalem et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu.   

Dans le récit des Actes (notre première lecture) deux anges apparaissent aux disciples pour leur dire « Galiléens pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ?  Ce Jésus qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller. »  Il n’y a pas lieu de penser qu’il s’agit ici de la prédiction d’un retour triomphal à la fin des temps.  Il s’agit plutôt du retour que Jésus avait prédit lorsqu’il avait dit « voici que je suis avec vous jusqu’à la fin des temps » et « lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux ».  Une forme de présence est « enlevée » et une nouvelle forme de présence est donnée. C’est là, me semble-t-il le cœur  du message de Luc.  La fin des temps ne sera pas le retour triomphal d’un Jésus absent, mais la pleine manifestation du fait qu’il a toujours été présent à la Communauté de ses fidèles.

Le texte de la Lettre aux Hébreux que nous avons lu comme seconde lecture peut nous aider à comprendre.  Le Grand Prêtre de l'Ancienne Alliance entrait souvent dans le sanctuaire pour offrir des sacrifices et faire divers actes liturgiques.  Jésus a réellement mis fin à cela.

Désormais, c'est Lui-même qui remplace les sacrifices qui étaient offerts au Temple.   Nous sommes sauvés non pas par des gestes rituels nouveaux qui remplaceraient les rites de l'Ancienne Alliance, mais par la présence divine de la personne même de Jésus.  Comme le dit la Lettre aux Hébreux, Jésus a inauguré pour nous une voie nouvelle, à travers le voile, c'est-à-dire sa chair.  C'est à travers la chair de Jésus, c'est-à-dire son humanité, que nous entrons en contact avec Dieu. 

Il ne s'agit pas de la chair d'un Jésus mort, mais d'un Jésus qui a promis aux disciples de demeurer vivant au milieu d'eux jusqu'à la fin des temps.  Pour cette raison, Luc commence son "Deuxième livre" – les Actes des Apôtres –  là où il a terminé l'Évangile.  Il ajoute cependant un détail important.  Après que Jésus eût été soustrait au regard des disciples, deux anges se présentèrent à eux et dirent:  "Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ?".  Jésus reviendra sans doute un jour d'une façon solennelle, mais pour le moment il est déjà revenu dans l'Église, dans la présence de chacun de ses disciples.  Tout le Livre des Actes des Apôtres sera d'ailleurs l'histoire de sa présence dans la communauté nouvelle qu'est l'Église. 

Il est un lieu où nous pouvons comprendre pleinement ce qu’est l’Ascension, c’est l’Eucharistie.

Dans l’eucharistie, l’aspect terrestre de la vie de Jésus, sa mort et sa résurrection, est commémoré lorsque le ministre obéit à la parole du Christ « faites ceci en mémoire de moi » et qu’il répète les paroles mêmes prononcées par le Christ lors de l’institution de la dernière Cène. Ces paroles expriment l’amour absolu, l’amour éternel de Dieu pour l’homme, l’amour qui ne passera jamais, l’amour qui nous sauve si nous l’accueillons, l’amour qui nous permet d’espérer dans nos situations d’hommes et de femmes crucifiés par les épreuves. Ceci dit, les plus belles paroles, même celles de Dieu, ne peuvent rien pour nous si l’amour de Dieu ne touche pas nos cœurs par sa grâce.

Dans l’eucharistie, l’aspect céleste de la vie de Jésus, c’est-à-dire la puissance de l’amour de Dieu pour nous, lui, n’a pas à être commémoré, il transcende l’espace et le temps, il n’est pas situé dans le passé, il ne peut être l’objet que d’une invocation, ce que nous appelons l’épiclèse, où tous les disciples s’unissent au Christ et demandent au Père d’envoyer le Saint-Esprit sur le pain, le vin et sur les fidèles. Cette invocation au Saint Esprit dans la messe correspond au temps des dix jours entre l’Ascension et Pentecôte où les Apôtres étaient réunis au Temple et attendaient dans la joie la venue de l’Esprit que Jésus leur avait promis.

Il est une expression de la messe au moment de l’offertoire, qui exprime bien ce passage de la grâce « élevons notre cœur », elle appartient exclusivement à l’eucharistie, elle signifie « sortons de nos ornières, dépassons nos impasses » car nous croyons à la suite de saint Paul qu’alors que nous étions morts par suite de nos fautes, Dieu nous a fait revivre avec le Christ (…). Avec Lui, il nous a ressuscités et fait asseoir aux cieux, dans le Christ Jésus ».

En entendant cet appel « élevons notre cœur » et en répondant « nous le tournons vers le Seigneur », nous ne nous évadons pas de notre condition humaine, c’est notre condition humaine qui monte au ciel, c’est le ciel qui descend sur la terre lors de la communion eucharistique où Dieu devient notre nourriture pour nous transformer en Lui.

fr. Jean-Luc, prieur de Bouaké (Côte d'Ivoire)