8° dimanche du TO (C) Lc 6, 39-45

Frères et sœurs, il y a un grand danger avec cet Évangile : celui du repli sur soi, celui de rentrer la tête dans les épaules en attendant que les rafales de vent d’autan se calment ... Cependant, le souffle de l’Évangile n’a pas d’autre but que d’élargir notre cœur, de l’assouplir, pour que – en conséquence – notre vie change ... un peu.

Cet élargissement de notre cœur ne se fait pas par nous-mêmes. C’est la Parole de Dieu qui fait ce travail en nous, et nous rend meilleurs.
Il y a un parallèle entre le début de notre Évangile et le prophète Isaïe au chapitre 42 : « Je ferai marcher les aveugles sur un chemin inconnu d’eux (...), je transformerai devant eux les ténèbres en lumière et les détours en ligne droite ».

Formidable promesse, qui est déjà à l’œuvre, qui s’accomplit quand nous avons l’oreille ajustée à l’Esprit-Saint, quand nous sommes attentifs à ce que discrètement le Seigneur nous inspire par exemple lors d’une rencontre : quelque chose nous vient à l’esprit, que nous formulons au plus juste avec nos mots, et cela vient éclairer notre interlocuteur.

Toujours, nous resterons des aveugles, mais comme l’écrit Isaïe : le Seigneur fait marcher les aveugles sur Ses chemins et transforme devant eux les ténèbres en lumière !

C’est avec cette attitude spirituelle qu’il nous faut continuer de lire l’Évangile de ce jour avec la parabole de la paille et de la poutre.
Et cela en partant de notre nature humaine blessée, et du fait que nous sommes aveugles sur nous-mêmes. Comme le disait le cardinal Balland : nous souffrons de « myopie sélective ». Et le plus souvent inconsciemment : c’est notre nature humaine blessée.

Cela rejoint la signification du mot « hypocrite » dans notre Évangile. Ce mot a dans la Bible un sens plus large que dans notre vocabulaire courant contemporain, et ne recouvre pas forcément une intention consciente et voulue.
Cette myopie sélective – rarement consciente – est un fait bien connu en famille et en communauté : elle fait sans aucune circonstance atténuante accuser les autres de ce que l’on a fait, de ce que l’on fait soi-même ... avec beaucoup de circonstances atténuantes pour nous !

C’est parfois criant d’injustice envers autrui et carrément grotesque, rapporté à nous.

Ce peut être aussi dramatique, quand des hommes de Dieu – fussent-ils cardinaux – sont partisans d’une morale intransigeante ... pour les autres et s’autorisent des attitudes et des gestes gravissimes envers les plus petits.
Comme l’écrit le prophète Jérémie : « Rien n’est plus faux que le cœur de l’homme, il est incurable. Qui peut le connaître ? » (Jr 17, 9). Rude et lucide constat, qui conduit à la supplication cinq versets plus loin : « Guéris-moi, Seigneur, et je serai guéri, sauve-moi, et je serai sauvé, car tu es ma louange ». Rude et lucide constat, qu’il faut aussi lire avec ce qui le précède deux versets plus haut : « Béni soit l’homme qui met sa foi dans le Seigneur, dont le Seigneur est la confiance ».

Ainsi un chemin se dessine pour le cœur humain qui se laisse travailler par la Parole de Dieu. Une moniale s’exprimait ainsi dans le journal La Croix : « Je suis encore à cette étape où je me sens plus libre, mais où je reste un mystère pour moi-même. Mais se connaître ne suffit pas. Il faut encore s’accepter. Puis s’aimer soi-même. C’est le plus difficile. Et pourtant, il faut s’aimer soi-même pour découvrir Dieu et avoir un rapport plus juste aux autres. C’est par ce dépouillement que le cœur se purifie et devient capable d’aimer ».

Tel est le chemin ouvert pour nous.

Sur ce chemin, il y a des personnes qui ne sont vraiment pas des modèles à suivre au plan du comportement dans la vie de tous les jours, des façons de vivre, des observances communautaires, mais dont la fragilité assumée tant bien que mal et avec beaucoup de souffrances secrètes, est à la source d’une grande douceur et surtout d’une absence totale de reproche à autrui. A cause de la poutre assumée pour soi.

Chez ces personnes, la conscience vive et combien onéreuse de leurs gouffres intérieurs les conduit à ne pas les retourner contre autrui par défense ou protection, et mène à un regard bon et compréhensif sur les autres. Il arrive que l’on soit ainsi sauvé de soi-même, par la grâce de Dieu, dans ce travail intérieur parfois bien douloureux.

Alors, frères et sœurs, selon l’invitation de l’Évangile de ce jour, il s’agit pour nous d’être des disciples bien formés : « le disciple n’est pas au-dessus du maître ; mais une fois bien formé, chacun sera comme son maître ». Beau programme pour le temps du Carême qui vient !
Il s’agit pour nous d’élargir notre cœur pour devenir davantage cet « homme bon qui tire le bien de son cœur qui est bon », du moins de la partie du cœur qui est un cœur bon.

Et l’on peut entrer dans ce chemin à tout âge ; et l’on peut approfondir ce chemin jusqu’à notre dernier jour, puisque – comme le dit le Père Bernard Poupard – « un vieux pommier ne donne pas de vieilles pommes ».
Alors, frères et sœurs, avec la Parole de Dieu pour bagage, avec le Christ comme compagnon de route : bon et beau Carême, fructueux, goûteux et joyeux. Alleluia.

Fr. Jean-Jacques