7° dimanche du TO (C) Lc 6, 27-38

Frères et sœurs, en écoutant cet évangile vous avez peut-être pensé à ceux qui vous ont fait du mal, qui vous ont blessé, à ceux qui ont abusé de vous, de votre confiance, vous avez peut-être pensé à ceux qui sont vos « ennemis ». Et peut-être même qu’un sentiment de révolte ou de culpabilité est remonté en vous. Comment ? Aimer celui qui nous détruit, qui nous agresse, qui nous humilie ? N’est-ce pas renoncer à la justice, donner raison à celui qui nous abaisse, ajouter du mal au mal que nous avons déjà subi ? Nous voyons, ce n’est pas si simple aimer ses ennemis. Mais à vrai dire, qu’est-ce que cela veut dire exactement « aimer ses ennemis » ?

Tout d’abord, aimer son ennemi, n’est pas naturel. Cela demande un dépassement, une transgression de nos instincts naturels. Il s’agit de dépasser, de transgresser nos limites, nos sentiments de haine ou d’amertume, il s’agit d’aller au-delà des sentiments. Car l’amour d’un ennemi n’est pas un sentiment. Aimer son ennemi ne veut pas dire le trouver sympathique ni être amoureux de lui. Il s’agit plutôt de voir sa pauvreté, de détourner mon regard de ma blessure pour voir la sienne. Il s’agit d’avoir un regard de compassion sur lui comme David sur Saül dans la première lecture.

Cela demande, sans doute, de voir en lui plus que le mal qu’il a commis. Il s’agit de prendre conscience que celui qui nous a blessé est aussi l’enfant de Dieu et qu’il est infiniment aimé de Dieu, comme nous. Dieu veut qu’il soit heureux, qu’il sorte du mal. Cela me fait penser à un témoignage qui m'a profondément touché, un témoignage de Léonard des États-Unis, en ouverture du très beau film « Human » de Yann Arthus-Bertrand. La première partie est justement consacrée à l’amour. Léonard dit ceci :

« Je me souviens... que mon beau-père me battait avec des rallonges électriques, avec des cintres, des bouts de bois, des tas de trucs. A chaque fois qu'il me battait, il me disait : "Je souffre plus que toi... Je l'ai fait parce que je t'aime." Il m'a donné une fausse idée de ce qu'était l'amour. Pendant de nombreuses années, j'ai cru que l'amour était censé faire mal. Je faisais du mal à ceux que j'aimais. Je mesurais l'amour en fonction de la douleur que l'autre supportait. Ce n'est qu'en arrivant en prison, dans cet environnement dénué d'amour que j'ai commencé à comprendre ce qu'était l'amour et ce qu'il n'était pas. J'ai rencontré quelqu'un. Elle m'a donné un aperçu de ce qu'était l'amour. Elle a su voir au-delà de ma situation et de ma condamnation à perpétuité pour meurtre. Et pas pour n'importe quel genre de meurtre mais pour le pire meurtre qu'on puisse imaginer : celui d'une femme et d'un enfant. Et c'est Agnès... la mère et la grand-mère... de Patricia et Chris, que j'ai assassinés, qui m'a donné ma plus belle leçon d'amour. Elle avait tous les droits de me haïr. Pourtant, ce n'était pas le cas. Au fil du temps, sur le chemin parcouru ensemble... une expérience extraordinaire... elle m'a donné de l'amour. Elle m'a appris ce que c'était ! » Léonard finit son témoignage en larmes.

Frères et sœurs, pour aimer son « ennemi », pour voir au-delà des sentiments, il est parfois nécessaire de prendre de la distance avec lui. Il est parfois nécessaire de se faire aider par un thérapeute ou par une association qui vient au secours p.ex. aux victimes de violences (même des violences les plus subtiles, mais qui à long terme peuvent amener quelqu’un au suicide). Pour aimer quelqu’un, il est parfois nécessaire que la personne paye pour le mal qu’elle a fait, comme Léonard qui est en prison pour la vie. L’amour de l’ennemi n’exclue pas la justice (même si la justice ne pas forcement la condition de cet amour).

Il est clair que le sommet de l’amour des ennemis se trouve en Jésus Christ crucifié, notre Seigneur. Il est celui qui a su aimer ses ennemis. Il est celui qui sait aimer absolument gratuitement, sans retour, sans réciprocité. Il pardonne sans « pourquoi ». Cela nous semble surhumain. Oui, il y a quelque chose de surhumain, c’est-à-dire de divin dans ce pardon de Jésus crucifié, dans chaque pardon d’ailleurs. C’est pourquoi nous avons besoin de l’aide de Dieu pour y parvenir. Si tant de chrétiens, comme p.ex. Christian de Chergé, Martin Luther King, Jean Paul II ou Joséphine Bakhita, ont réussi à pardonner, à aimer ceux qui leur ont fait du mal, ils ne l’ont pas fait tous seuls, mais avec le Christ, en Christ. Le pardon, l’amour des ennemis n’est pas le résultat juste de notre volonté, il est une œuvre humano-divine, la nôtre et celle de Dieu en même temps.

fr. Maximilien