5° dimanche du TO (C) Lc 5, 1-11

Avance au large et ne crains pas pourrions-nous dire en guise de résumé de cette page d’Évangile. Avance en eaux profondes pour reprendre le titre d'un livre déjà ancien du Père Xavier Thévenot, avance dans tes profondeurs pour trouver ou retrouver la voix du Bien-Aimé qui ne cesse de t'inspirer et te suggérer sa volonté dans les humains possibles de ta vie afin que tu sois un vivant aimant.

Avance au large dit Jésus à saint Pierre une fois qu'Il est monté dans sa barque et qu'Il l'a ainsi rejoint dans l'ordinaire quotidien de son existence en apparence stérile et fatigante : une nuit de travail pour rien. Un passage d’Évangile qui interroge en ce sens que ce n'est pas Pierre et ses compagnons qui vont à Jésus mais bien le contraire. Alors que Jésus semblerait débordé par le succès de sa prédication aux foules, voilà que juste à côté, il y a donc ce petit groupe de pêcheurs qui continue ses occupations comme si de rien n'était, sans se soucier apparemment de ce prédicateur à succès et des foules qui l'entourent : ils lavent leurs filets. Et voilà que c'est eux que Jésus va rejoindre pour leur demander un service qu'ils rendront volontiers. Et voilà qu'à partir de ce simple service rendu, toute leur vie va basculer. Trivialement, nous pourrions dire qu’ayant mis le doigt dans l'engrenage, tout le bras voire tout le bonhomme y est passé. Oui, Jésus les rejoint dans le très ordinaire de leur vie alors qu'eux-mêmes n'ont rien demandé mais ils l'accueillent quand même volontiers sans calculer les conséquences d'une telle présence. Et Jésus les rejoint aussi dans leur vulnérabilité, dans leur échec d'une nuit de travail pour rien, sans poissons. Oui, Dieu n'hésite pas à nous rejoindre nous aussi dans nos insuffisances, nos blessures voire nos mensonges. Sa grâce peut y passer comme l'eau dans autant de fissures si tant est que nous en ayons le désir et l'accueillions un tant soit peu.

Nous pourrions ainsi voir dans cet Évangile un appel de Jésus à chacun d'entre nous, appel progressif respectant notre humanité. Jésus ne va pas à Pierre en l'instituant tout de go premier pape ! Il le rejoint d'abord dans sa faiblesse et commence par le faire réussir humainement en quelque sorte avec un filet rempli de poissons.

Et c'est à partir de cette humble réussite humaine dont il a bien conscience qu'elle ne vient pas de lui que, passée sa frayeur première, Pierre prendra confiance en Celui qui lui dit : Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. Et cela, Paul l'a aussi vécu à sa manière lorsqu'il reconnaît que ce qu'il est, il l'est par la grâce de Dieu qui n'a donc pas été stérile en lui tant il a voulu coopérer avec elle : je me suis donné de la peine, mais à vrai dire, ce n'est pas moi seul, c'est la grâce de Dieu avec moi. Voilà donc que Pierre et Paul, chacun à leur façon ont répondu à cet incessant appel de Dieu dont Isaïe nous donne un écho : Qui enverrai-je ? Qui sera notre messager ? Moi, envoie-moi ! Et voilà que cet appel est toujours valable pour chacun d'entre nous. Mais attention cet appel pourra être aussi discret et respectueux que le bruit d'un fin silence entendu par Élie à l'Horeb. Il pourra nous rejoindre là où nous n'aurions pas pensé et pas voulu être rejoint dans nos échecs et faiblesses ou en bien des possibilités et talents que nous ignorons. Un appel qui, comme l'a écrit Martin Buber, nous fera partir de nous pour arriver à l'autre. Rien à voir alors avec un auto accomplissement de soi par soi-même et pour soi ni non plus avec une morbide négation de soi car la grâce ne saurait se passer de notre incarnation. Si tant est que nous lui ouvrions un peu la porte et la laissions travailler, cette grâce ne pourra que donner à notre existence une dimension insoupçonnée sur laquelle nous n'avons heureusement aucune prise sinon celle d'un oui, d'un consentement aimant, libre et joyeux à coopérer à cette grâce et en cela Marie peut beaucoup nous aider et nous apprendre, elle qui a vraiment su avancer au large par son fiat, par son oui. Et en cette fête de sainte Scholastique, comment ne pas penser à son frère saint Benoît qui, au verset 3 du Prologue de sa Règle des moines, suggérerait bien que ce oui, quiconque (quisquis en latin) peut le prononcer et être concerné par l'appel du Christ Jésus : « C'est à toi donc maintenant que s'adresse ma parole, à toi, qui que tu sois » (RB Prol. 3).

Frère Philippe-Joseph